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À partir d’avant-hierMusique – Les Inrocks

La bande à Justice raconte le joyeux bordel des débuts

6 mai 2024 à 17:00

En 2003, deux jeunes gens nommés Gaspard Augé et Xavier de Rosnay officient sous le nom de Justice et font de la musique électronique. Un jour, ils participent à un concours de remix du morceau Never Be Alone de Simian, groupe anglais du batteur James Ellis Ford. Ils vont perdre.

So Me (directeur artistique historique du label Ed Banger, illustrateur/réalisateur) — Je sais plus qui est le mec qui avait gagné, l’histoire n’a pas retenu son nom. Il me semble qu’on nous avait dit qu’il était pote avec le mec qui organisait le concours, d’ailleurs. Donc Dieu a reconnu les siens.

Matthieu Culleron (journaliste musique à France Inter) — À l’époque, je travaille au Mouv’ à Toulouse. Peu de groupes viennent alors en promo dans le Sud, mais Simian vient. On était très fan du premier album. Avec Nicolas Nerrant et TOMA, on forme par ailleurs un trio DJ qui s’appelle I Was There. Quand on apprend pour le concours de remix, tout le monde joue le jeu, dont Justice, mais surtout TOMA. Et c’est lui qui gagne le concours ! Mais ça ne fait rien. Pendant ce temps, les deux autres cartonnent. Never Be Alone devient un tube mondial. La lose.

So Me — Ça a été un mini-phénomène dans l’electro, tu avais l’impression que quelque chose allait émerger. Ils percent dès le début, en fait. Il n’y a pas une soirée en Europe où le morceau n’est pas joué, ça devient une espèce d’anthem.

Myd (musicien) — Je dois avoir 17 ans et je vais dans un magasin de vinyles à Lille, qui s’appelait USA Import, pour acheter un disque par semaine. Un jour, le vendeur me fait écouter le remix de Simian par Justice, qui ne s’appelait pas encore We Are Your Friends – avec, en face B, un remix de DJ Mehdi par Château Flight. J’ai halluciné. C’était à la fois rock, electro et il y avait ce truc hybride qu’on ne comprenait pas encore. Je n’avais pas compris que leur nom, c’était Justice. Sur MySpace, c’était EtJusticePourTous et ils avaient cette sorte de devise : “Séparés à la naissance, réunis pour la vengeance.” Je leur ai écrit : “Ah, mais vous êtes français ?” Ils m’ont répondu : “Ouais, on est français !”

Christian de Rosnay (Étendard Management) Le morceau est sorti sous l’égide de Pedro Winter, qui a sauvé ce remix qui n’avait pas remporté les faveurs du jury. S’ils avaient gagné le concours, peut-être que l’histoire aurait été différente.

So Me — Moi, je faisais déjà le graphiste pour la boîte de management de Pedro avant qu’il ne monte son label, Ed Banger. Un jour, je le ramène à un dîner où il rencontre Gaspard et Xavier. Il écoute le morceau et il a un coup de cœur. Je suis un peu le chaînon manquant entre les deux. Au bout d’un moment, ça s’excite pas mal autour d’eux et Pedro leur demande plus de musique. Quand deux de mes colocs se barrent, je leur dis que s’ils veulent se mettre à fond dans la musique, le mieux c’est de vivre ensemble, dans le même appart’. Et c’est ce qu’ils font. On vit donc tous les trois et c’est là qu’ils enregistrent le maxi suivant, Waters of Nazareth. Un joli petit virage.

Justice de Nazareth

Tandis que la coloc de Barbès devient l’épicentre de la révolution culturelle en cours, sorte de French Touch 2.0, le tandem s’investit à fond dans la musique et l’enregistrement d’un premier album, Cross (2007), qui fera le crossover dans une époque en ébullition.

Romain Gavras (cinéaste) — Moi, je connaissais DJ Mehdi via la Mafia K’1 Fry. Avec Kourtrajmé, on évoluait plutôt dans le monde du rap. Un jour, il me dit “Viens, je t’emmène chez Justice.” L’appartement était dégoûtant, il y avait des poufs, c’était des sacs-poubelle. Gaspard et Xavier n’étaient pas sûrs de savoir quel single ils voulaient sortir après We Are Your Friends. Et là, ils passent Waters of Nazareth. Je revois Mehdi m’attraper la main. Et moi, je suis comme un dingue. En sortant, il me dit : “Je crois qu’ils ne se rendent pas compte de ce qui va leur arriver à partir d’aujourd’hui. Ils ne se rendent pas compte.”

Pedro Winter (patron d’Ed Banger Records) C’est tout Mehdi de sortir des phrases comme ça. J’ai pas le recul à l’époque, je suis dans le noyau à ce moment-là. Les garçons, pendant les premières années, je les accompagne 24 heures sur 24. Ce que je sais, c’est que j’assiste à ce moment où la foule est en train de changer : les clubbers, les rappeurs, les skaters se retrouvent tous ensemble. Moi qui avais connu ces mondes-là séparés, voir cette unification a fait de moi le mec le plus excité et heureux du monde. Je me disais : les gars que je prends sous mon aile sont en train de faire la bande-son d’une génération qui enfin pourra mettre des chemises de bûcheron, danser sur Aphex Twin et chialer en écoutant Elliott Smith.

SebastiAn (musicien) — Mehdi était fasciné par notre jeune clique de mecs qui fonctionnait comme un collectif de rappeurs. Ça a été un des premiers à dire que tout ça allait marcher. Justice, eux, ils y croyaient vraiment dès le début. C’est la différence avec moi ou Vinco [Kavinsky]. On était plus détachés du truc. Pour moi, la durée de vie d’un DJ, c’était deux ans. Après, il allait falloir trouver un vrai job.

Romain Gavras — T’avais le droit d’aimer M.O.P. et Black Sabbath. Justice, ça tabassait pareil, mais avec de l’élégance dans les accords et de la musicalité. Il y avait un truc très épique. Je me rappelle, ils avaient une punchline dont j’étais hyper jaloux : “Nous, on fait de la musique à deux émotions. On a gagné la guerre, mais on a perdu quelques potes sur le champ de bataille.”

Pedro Winter — La légende raconte que je n’aime pas Waters of Nazareth. Je profite d’utiliser les canaux de la presse pour rétablir la vérité : moi, je suis le label. On sort Never Be Alone, un tube, ils font plein de remix, bref, on prépare la suite. Et là, le single qu’ils me proposent est un anti-single, qui part dans une tout autre direction. Donc je suis perplexe. Mais j’adore le morceau, ils ont réussi à rendre le bruit funky. Ils ont bien fait d’insister, avec le recul, c’était courageux de sortir ça en 2007. Tout au long de leur carrière, leurs choix allaient vers la surprise et l’excitation, plutôt que de rester confortablement installés sur une autoroute. Dans le processus de création, je n’arrivais qu’à la fin pour répondre à des questions comme : “Est-ce qu’on met D.A.N.C.E. sur l’album ?” Évidemment, qu’on met D.A.N.C.E. !

Christian de Rosnay Les deux sont très obsessionnels. Quand ils ont une idée en tête, c’est très difficile de les faire en démordre. C’est vraiment une qualité. Ils sont très têtus et souvent à juste titre.

Manu Mouton (directeur technique des tournées de Justice) — Ils ont un regard qu’on n’a pas l’habitude de croiser, c’est déroutant. Il faut que ça leur plaise à eux. S’il y a un élément dans la scénographie du live qui ne fonctionne pas comme ils l’imaginaient, j’ai beau avoir passé 300 heures dessus, ils vont me dire : “Bravo, Manu, c’est ce qu’on t’a demandé, mais ça le fait pas.”

Kavinsky (musicien) Xavier m’avait envoyé un texto pour me dire un truc comme “Ça déménage”, quand j’ai sorti Testarossa Autodrive. Je commençais à peine la musique, je gagnais pas une thune et ma meuf payait tout. Un peu glandu, même si je ne rechignais pas à la tâche. Un jour, on s’est séparés et je me suis retrouvé sans appart’. Alors j’ai appelé Xavier, qui m’a laissé sa chambre dans la coloc le temps que je me refasse.

Pedro Winter C’était la cour des miracles, cette coloc. Trois mecs qui vivaient comme des oiseaux de nuit. So Me, à l’époque, il m’envoyait tous les projets à 7 heures du matin. Les retours que je lui faisais à 10 heures, il fallait que j’attende le jour d’après pour qu’ils soient pris en compte. Et Xavier et Gaspard, c’était pareil. Il y avait des cendriers partout dans la baraque. Je me suis demandé s’il ne fallait pas appeler M6 pour envoyer les experts de leur émission sur le ménage de l’extrême.

Christian de Rosnay C’est comme ça que j’ai rencontré Kavinsky. J’arrive dans l’appartement, je vais dans la cuisine et là, je vois une photo de Vinco avec un Famas et son chien, qui datait du service militaire. Je me suis dit : “Mais il est encore là, lui ? Va falloir le déloger, sinon il va prendre racine.” Aujourd’hui, c’est Thibaut [Breakbot] qui a repris l’appartement, il a fait des travaux et tout.

Kavinsky Xavier m’appelle un matin et me dit : “T’as trouvé un appart ’?” Alors moi je lui réponds : “Bah attends, je viens d’arriver, laisse-moi me retourner. Pourquoi, il faut que je me casse ?” Et là il me dit que ça fait plus d’un an que j’y suis. Putain, c’est passé vite.

SebastiAn Le mec a dû rester trois ans. Mais à la demande de la coloc, parce qu’il faisait marrer tout le monde.

Kavinsky Quand j’ai gagné un peu de thune, j’ai offert un coffret Louis XIII à Xavier pour le remercier. Le meilleur Cognac du monde. Un truc à 4 000 boules. On s’est retrouvés dans le bureau de Christian, notre manager, et on s’est sifflé la moitié de la bouteille. On se disait qu’à chaque verre qu’on se servait, c’était 200 balles qu’on s’envoyait.

SebastiAn Vinco a débarqué à l’époque où Gaspard et Xavier étaient en train de faire Cross. Ils passaient leur vie en studio, dans les sous-sols du Triptyque.

Pedro Winter Les travaux avaient été faits par un mec qui avait refait l’appart’ de Mehdi. Les sous-sols, c’était vraiment ghetto. Tu descendais dans les caves, tu marchais pendant longtemps et eux avaient leur studio tout au fond. C’était bien deep. Moi qui suis claustro, j’étais pas bien quand je devais y aller.

Christian de Rosnay Ils s’étaient installés alors que les cabines n’étaient même pas construites. C’était très rough.

Piu Piu (agente image/ DJ) Je me souviens marcher dans mon quartier du XIIIe arrondissement et entendre des gens écouter D.A.N.C.E. par une fenêtre. Ça m’avait choquée en mode : “Wow, il y a des gens hors des clubs qui aiment leur musique !” En matière de pop culture, c’était un signe ultime pour moi.

Ed Banger Crew

Ed Banger, Justice. Justice, Ed Banger. Le succès du groupe ne va pas sans le succès du label, et vice-versa. Tournées, soirées, projets : comment une bande de copains est devenue une famille ayant réussi à exporter la musique made in France partout dans le monde.

Matthieu Culleron Quand Ed Banger a cartonné avec Justice, ils ont ramené l’electro aux États-Unis. À New York, il s’est vraiment passé quelque chose.

SebastiAn On partageait tous un constat : les clubs, c’étaient des trucs remplis de gens qui dansaient tout seuls. C’était pas ce qui nous faisait marrer. Tout était trop sérieux. Alors que nous, on faisait exprès de mettre trop fort, on savait à peine mixer et on s’en foutait. Le jour où ça a switché, c’est quand Pedro nous a emmenés faire une date en Angleterre. Les Anglais ont tout de suite capté l’intention. Ça leur a parlé, parce que c’était du rock fait avec des ordis. Pour eux, on était l’équivalent d’un ado qui débarque avec une guitare et un ampli.

Romain Gavras Je n’ai plus revu une telle nébuleuse que celle d’Ed Banger en France ou ailleurs depuis. Soit un groupe de gens vraiment amis à la ville, qui arrivent partout en crew comme si c’était le Wu-Tang. De 2007 à 2012, ils ont vraiment été l’emblème d’un tournant dans l’histoire de la musique. Quand on a débarqué aux États-Unis avec Justice, c’était comme si les kids américains avaient oublié que la musique venait de chez eux. Détroit, Chicago. Tu voyais qu’ils ne savaient pas comment bouger.

Pedro Winter Au premier Coachella, en 2007, Justice a vraiment marqué les esprits. C’est qui, ces mecs en cuir, avec leur clope au bec ? Van Halen ? Raté, c’est Justice, avec un son turbine, distordu mais funky. Les gens sont tombés amoureux.

SebastiAn — On a mis énormément de temps à comprendre que les gens venaient pour nous. Pour moi, les gens allaient en club pour picoler et éventuellement baiser en fin de soirée, et moi, je n’étais là que pour foutre le bordel, de façon accessoire. On a été pris dans la hotte aspirante que Justice a généré.

Kavinsky — On se connaissait à peine avec Xav, quand je lui ai fait écouter le morceau Tenebre de Claudio Simonetti. Il a adoré et pris le sample pour faire Phantom. J’étais hyper flatté.

Juliette Armanet (musicienne) — Ed Banger, c’est une famille en or. C’est la musique qui me fait complètement vibrer, il y a une vraie fierté française de toutes ces sensibilités qui ont créé un son qui est devenu international. Ça a beaucoup compté pour moi, dans les harmonies, le son. Ça me faisait rêver.

So Me Rapidement, Ed Banger est ce label identifiable par ses acteurs. Mehdi, Pedro, Justice : c’était Le Club des Cinq et Scooby-Doo réunis.

Myd Justice a très vite eu cette imagerie forte. Le plus drôle, c’est que la croix n’est pas le symbole de la justice. Donc ils ont pris un emblème qui n’a rien à voir avec le nom pour en faire un logo. Ils ont réussi à trianguler plusieurs univers pour raconter leur propre histoire. Ils ont cristallisé un truc que Pedro avait commencé à faire à l’échelle de la famille Ed Banger : tout le monde s’est mis à regarder la croix comme on avait fini par regarder le DJ telle une superstar.

Thomas Jumin (graphiste) L’avantage d’un emblème comme celui-là, c’est que tu en fais ce que tu veux. C’est comme ça que tu rends ton groupe intemporel.

So Me Quand on allait à l’étranger, les gens pensaient qu’il y avait à Paris une vie nocturne folle. Faut dire qu’on avait des labels comme Ed Banger, Institubes, Tigersushi. Certains croyaient que la capitale était un Berlin bis, alors qu’il n’y avait presque rien. Il y a néanmoins toujours eu un club qui s’imposait, comme le Pulp à un moment. Le ParisParis est peut-être celui qui est resté plus longtemps que les autres. C’est là-bas que tout le monde se retrouvait, c’était super. Tu avais Erol Alkan, Two Many, Medhi. C’était fun.

Matthieu Culleron — La mixité était totale : t’avais les rockeurs, les mecs de la techno, tout ça dans une ambiance assez libertaire. Je me suis retrouvé dans des soirées avec LCD, Soulwax ou Justice. Une affiche comme ça aujourd’hui, tu ne la mets pas dans un club. Parfois, t’avais 600 mètres de queue. C’était une parenthèse enchantée.

Marco Dos Santos (photographe, réalisateur, ex-DA du ParisParis) — Teki Latex a eu l’idée d’organiser des battles. Deux équipes qui s’affrontent en balançant des morceaux chacun son tour depuis un iPod. Plus les gens crient, plus tu gagnes. On a fait une édition avec Justice, So Me et Mehdi, c’était dingue. Crois-le ou non, à la fin de la battle, le décibelmètre affichait ex æquo.

Sarah Andelmann (cofondatrice de Colette) J’ai proposé à Pedro de mixer dans les soirées Colette, à l’époque où il manageait encore Daft Punk. Au ParisParis, on faisait les Colette Dance Class. So Me faisait les flyers. C’est à cette époque que j’ai rencontré Gaspard et Xavier. Toute cette petite clique, je la côtoyais à travers les soirées Colette. Je me souviens même être allée à Coachella. Je trouvais ça fou de voir cette petite famille se créer. Quand je voyais Xavier et Gaspard, je me demandais comment deux personnalités si différentes pouvaient fonctionner ensemble.

SebastiAn À cause de la première French Touch, les gens ont cru à une sorte de continuité versaillaise. Mais pas du tout. Bon, ok, t’as des mecs avec des noms à particule, quoi. Ce qui nous unit le plus, c’est con, mais c’est l’humour. On a les mêmes références : Oizo, Justice, Vinco, Pedro. Il y avait tout pour que ça fonctionne, alors qu’on vient tous d’univers très éloignés. L’humour, c’est le fil conducteur. Pedro est d’ailleurs encore sur cette ligne. C’est le mec qui peut te dire : “Attention, je crois que t’es plus en train de te marrer là.”

Pedro Winter Xavier m’a rappelé récemment que Mehdi et Thomas Bangalter étaient là pour le premier Coachella, les mains dans le cambouis pour aider à monter la scène. Symboliquement, ça en dit beaucoup. Comme une passation très bienveillante entre Justice et Daft Punk, alors que moi j’allais arrêter de bosser avec Thomas et Guy-Man l’année d’après. Le fait que Thomas ait été là en front of house lors du show, c’est fort.

Les duettistes

Outre la place que Justice occupe au cœur de la constellation Ed Banger, Gaspard Augé et Xavier de Rosnay forment à eux deux un micro-organisme à part dans la scène musicale française et internationale.

SebastiAn — Xavier est plutôt casanier, alors que Gaspard, c’est impossible de ne pas le croiser si toi aussi tu sors. Il a le don d’ubiquité, si tu croises trois personnes différentes qui te disent l’avoir vu dans trois endroits différents au cours de la même soirée, c’est qu’il était aux trois endroits à un moment donné.

Juliette Armanet — Gaspard est souvent venu à mes concerts lors de ma première tournée, ça me terrorisait. J’étais fière, mais ça me mettait une énorme pression en même temps. C’était comme avoir Prince à mon concert.

SebastiAn Gaspard en studio, c’est le mec qui fait les notes et trouvera le petit accord médiéval qui sort de nulle part. Xavier, c’est plutôt la production.

Juliette Armanet J’ai travaillé avec Xavier sur ma chanson Tu me play. Avec Victor Le Masne, qui travaillait avec moi, on était arrivés à un point où on avait tout donné, et moi je cherchais une certaine profondeur de son, quelque chose de plus impérial. Et lui a débloqué quelque chose. Il a rendu le morceau plus mordant, plus dangereux. J’ai l’impression que Xavier et Gaspard n’ont pas de chapelle mais ils ont un goût très sûr.

So Me Le club anglais Fabric leur avait demandé un mix de Noël. Je pense que les techno heads qui s’attendaient à du son qui tabasse se sont retrouvés avec tout ce qu’ils détestaient le plus : de la variété, du disco, tout ça.

SebastiAn Fabric avait fait la gueule et refusé le mix. Justice avait répondu : “Bah ouais, c’est ce qu’on aime.” Il y avait du Julien Clerc dessus, du Balavoine. Ils sont vraiment fans de Julien Clerc !

Pedro Winter Xavier et Gaspard ont participé aux maquettes de Yeezus, de Kanye West. Personne ne le sait, ça. Je dois en avoir quelques-unes encore. Ils ne sont pas allés au bout, finalement, mais dans les sonorités que Kanye a pondues, moi j’entends Justice.

SebastiAn Ils ne perdent jamais leur ligne. Ils auraient les moyens d’aller chercher des The Weeknd, mais ils préfèrent prendre Miguel sur le dernier album, parce qu’ils trippent spécifiquement sur lui. Je pense même qu’ils le préfèrent à Frank Ocean. Ils ont la notoriété et les contacts suffisants mais ils ne sont pas tactiques. Je pense qu’ils se voient un peu comme le Velvet Underground. Qu’ils réfléchissent à comment ils ont envie qu’on se souvienne d’eux dans le futur.

So Me C’est hyper tentant d’analyser, j’adore faire ça avec les disques que j’aime : les situer, dire ce qu’ils signifient, pourquoi l’artiste a fait comme il a fait. Chez Justice, c’est moins calculé que ça. Le nouvel album peut donner l’illusion de ressembler au premier, parce qu’ils reviennent à un son plus dur, mais quand tu regardes de près, les deux albums ne se ressemblent pas tant que ça. Il y a beaucoup d’expérimentations, de fausses utilisations de samples, alors que ce sont des trucs vraiment joués, tout un tas d’innovations.

Pedro Winter Pour les taquiner un peu, je dis souvent qu’ils cherchent à être dans la démonstration, le savoir-faire, le bon goût. Le surdoué qui te met une bonne gifle en te montrant qu’il sait faire des montées d’accords, un bridge, etc. Ce sont des esthètes ! Avec Hyperdrama, ils sont revenus à quelque chose de plus spontané et moins cérébral. Et ils ont ouvert la porte à des guests ! Ça fait un moment que je me bats pour ça. Quand ils m’écrivent pour me dire qu’ils sont à Los Angeles avec Kevin Parker, je suis l’homme le plus heureux du monde.

Dua Lipa : “‘Radical Optimism’, c’est la liberté du Summer of Love”

2 mai 2024 à 23:01

En une dizaine d’années de carrière, une révélation avec un premier album pop, Bubblegum, puis une confirmation avec le très club Future Nostalgia, la Britannique Dua Lipa, nouvelle égérie des dancefloors, a dessiné soigneusement les contours de la pop star des années 2020. Un grand mix entre la chanteuse, l’influenceuse (88 millions d’abonné·es sur Insta), la fashionista, l’égérie (pour Saint Laurent entre autres), l’actrice, la féministe et l’intello (à travers son site Service95 où elle partage son goût pour la littérature).

Devenue une habituée des tabloïds et des raouts VIP où chacun de ses changements de look, comme de partenaire, est guetté avec minutie pour alimenter la machine à clics, à tue et à toi avec Madonna, Elton John ou Megan Thee Stallion, Dua Lipa franchit une étape décisive avec Radical Optimism. Un troisième album où, décidée à élargir son univers club vers un son plus pop et psychédélique, la future diva a rassemblé autour d’elle Kevin Parker de Tame Impala (décidément sur tous les bons coups ces derniers mois), Danny L Harle, le jeune producteur anglais sur qui tous les yeux sont rivés, et ses vieux compères du début, Caroline Ailin et Tobias Jesso Jr.. Une bande de jeunes en folie réuni·es à Malibu, dans un lieu idéalement situé entre le studio d’enregistrement et le resort, qui transpire la moiteur et le farniente de l’été. Tous les sillons du disque, en particulier le morceau Anything for Love, s’en font l’écho.

Précédé par Houdini et Training Season, deux petits bijoux de dance-pop parfaitement ciselés, et tout récemment Illusion, où Dua modèle avec brio les contours de sa version du psychédélisme, Radical Optimism ouvre Dua Lipa à d’autres territoires, plus organiques mais aussi mainstream. Un bouquet de power-pop dansante et ensoleillée, où l’électronique et l’acoustique s’embrassent à qui mieux mieux, dans lequel les torch songs tonitruantes succèdent à des ballades plus intimes au piano, et à travers lequel Dua distille des clins d’œil au flamenco comme au funk psyché de Sly & The Family Stone. Un album qui devrait logiquement la propulser dans les étoiles.

Si vous aviez à décrire ce troisième album ?

Dua Lipa – C’est un nouvel univers musical qui s’ouvre à moi. Le son est plus organique, et plus honnête, je dirais. C’est aussi un disque plus mature, j’ai beaucoup évolué en tant qu’artiste et autrice-compositrice. Musicalement, il est très psychédélique, tout en abordant les thèmes de la persévérance et de la résilience. Le message principal est que, quand les choses ne se passent pas vraiment comme prévu, il faut continuer tout simplement à avancer.

C’est pour cette raison que vous l’avez appelé Radical Optimism ?

Je pense vraiment qu’aborder la vie de manière positive est essentiel. Fatalement, les gens vont vous décevoir. Certains événements de la vie, et tout ce qui se passe en ce moment dans le monde, tout ça est encore plus déprimant. Mais, il est primordial de cultiver une énergie positive, c’est tellement bénéfique pour la santé mentale et, surtout, ça aide à rester fort malgré l’adversité.

Cet “optimisme radical” correspond à un changement dans votre vie ?

Oui, mais tout simplement parce que j’ai grandi ! Traverser différentes étapes de son existence, aimer des gens, en quitter d’autres, et en prendre conscience, ce sont des expériences, bonnes ou mauvaises d’ailleurs, dont on ne peut que tirer des leçons.

Cet optimisme est doublé d’un sens de l’humour certain, à l’image de la pochette de l’album, qui vous voit dans l’eau, tout sourire, alors qu’un requin rôde à quelques centimètres.

En vérité, c’est quelque chose qui s’est produit totalement par accident alors que nous étions en train de tourner une vidéo, et notre réaction a été, avec toute l’équipe, de rester très calmes. Quand on a commencé à réfléchir sur la manière d’illustrer ce concept “d’optimisme radical” et sa signification, rester gracieuse et calme au milieu du chaos ou lorsque les choses ne se déroulent pas de la manière dont vous l’aviez envisagé, cette image s’est imposée. C’est la manière dont vous traversez le feu, pas le feu en lui-même, qui est le plus important. Moi, sereine dans des eaux dangereuses, reflète exactement ce qu’évoque l’album. 

C’est votre manière d’aborder la vie ?

J’aimerais penser que oui [rires].

Quand vous avez commencé à travailler sur cet album, vous saviez où vous vouliez arriver ?

La tonalité du disque s’est mise en place progressivement, je devais d’abord être dans un état d’esprit créatif. Quand je m’attelle à un nouveau disque, je travaille toujours selon le même principe, en me demandant de quelle manière je vais pouvoir repousser mes limites. Comment je vais pouvoir grandir avec ma musique ? Comment je peux évoluer et me transformer ? Tout en passant ces différentes interrogations à travers un filtre pop. Mon processus créatif prend toujours du temps pour se mettre en route. La vérité, c’est que j’ai passé plus d’une année à écrire et composer tous les jours, jusqu’à ce que j’arrive à un certain point d’équilibre. Illusion a été la première chanson où je me suis dit : “Je sais maintenant dans quelle direction je veux aller.”

Ce morceau semble indiquer une nouvelle étape de votre carrière ?

Oui, c’est nouveau pour moi, les influences, la touche “club”, sont bien là, c’est quelque chose que j’ai déjà expérimenté sur mes précédents disques, mais c’est aussi différent, les morceaux sont plus organiques. J’adore cette nouvelle direction, pour avoir passé énormément de temps en tournée en 2022, j’ai pris goût aux versions live de mes titres et je souhaitais apporter cette sensation et cette énergie dans mon nouvel album.

Comment avez-vous choisi les artistes qui collaborent à cet album ?

C’est un mélange d’amis et de personnes avec lesquelles je rêve de travailler depuis longtemps. Un mélange de gens très énergiques et avec de forts caractères. Il y a Caroline Ailin et Tobias Jesso Jr. avec qui j’ai déjà collaboré. Danny L Harle, que j’admire, était dans mon radar depuis un moment et quelqu’un nous a présenté lors d’une soirée en disant : “Tiens, je te présente Danny, il est consultant en rave.” Ce à quoi j’ai répondu : “Parfait, c’est exactement ce dont j’ai besoin pour mon nouvel album !”

C’est un job de rêve !

[Rires] Oui, un boulot parfait qui m’irait parfaitement d’ailleurs ! Et puis, il y avait aussi Kevin Parker avec qui je rêve de collaborer depuis de nombreuses années, parce que je suis fan number one de Tame Impala. On l’a contacté, il était partant, et le premier jour où on a commencé à répéter ensemble on a composé Illusion, le lendemain Happy for You, le jour d’après What You’re Doing. Cette semaine d’écriture a été si fructueuse qu’on s’est dit : “Vu que ça marche si bien et qu’on s’amuse autant, pourquoi ne pas continuer sur notre lancée et passer plus de temps ensemble ?”

“Nous étions en roue libre, on faisait de la musique, on expérimentait, on s’amusait, on allait là où la musique nous guidait”

Vous dites vouloir explorer la pop psychédélique avec cet album. Ça signifie quoi pour vous ?

C’est retrouver l’énergie, l’hédonisme et la liberté du “Summer of Love”. C’est comme si, après le choc provoqué par la pandémie, le monde se mettait à sortir dans la rue, se retrouvait et se rassemblait de nouveau. Un peu comme si un nouveau “Summer of Love” se préparait, non ? Une soudaine résurgence de toute cette énergie. Pour moi, le côté psychédélique de cet album tient surtout au fait qu’en studio et pendant les sessions d’enregistrement, nous étions en roue libre, on faisait de la musique, on expérimentait, on s’amusait, on allait là où la musique nous guidait, le tout sans formules préétablies. C’était une merveilleuse expérience, car rien n’était calculé, on lançait des pistes, des mélodies, en se disant, “soyons vraiment bizarres, et si le résultat est vraiment trop étrange, on fera demi-tour. Mais regardons d’abord où ça nous mène, jusqu’où l’on peut aller dans cette direction, comment repousser les limites au maximum…” Les idées naissaient spontanément, les mélodies étaient fortes et amusantes, ça a été un moment très fort.

C’est ce que j’appelle le dualipadelism. Est-ce que Kevin vous a aidée à finaliser ce mélange subtil entre dance, rave et pop psyché ?

Totalement, ce disque c’est la combinaison de Kevin, Danny et moi ensemble dans la même pièce. Certains jours, nous étions guidés par la production, une autre fois par une mélodie, d’autres, tout simplement par le mood du quotidien, comme sur le morceau Training Season. Je trouve que cet amalgame et ce mélange de tant d’énergies différentes, au final, ont façonné cette ambiance psychédélique et étrange. C’était beau de constater que nos univers propres et notre manière de composer de la musique se rejoignaient spontanément.

Votre musique est très axée club. À quel point danser est important pour vous ?

Déjà, j’adore sortir, danser et tout simplement bouger. Mais, j’aime aussi la danse comme forme d’expression, aussi pour l’état dans lequel ça me plonge, et cette sensation de communauté que permet la danse, ce langage universel, cette faculté à réunir des gens venant d’horizons différents. Je suis persuadée que nos corps expriment souvent mieux ce que l’on ressent que la parole. 

Qu’est-ce qui fait un bon morceau club selon vous ?

C’est une question difficile ! Il y en a tellement, dans tous les styles, du heavy metal à la danse. J’aime beaucoup World Is Empty de Skream, ce morceau qui sample les Supremes. Mais, je peux aussi danser sur du Jamiroquai, sur le Lady de Modjo ou les titres de The Blaze, que je trouve très entraînants. On peut mettre tellement de genres sous étiquette “dance” et ça dépend vraiment du moment et du contexte.

Vous avez déclaré vouloir retrouver l’énergie des raves anglaises des nineties. Comment expliquez-vous la nostalgie de cette époque que votre génération n’a pas connue ?

[Rires] Je ne pense pas que ce soit seulement un phénomène anglais. En France aussi, on sent ce besoin de sortir de nouveau, cette envie d’énergie. On a juste besoin de s’amuser parce qu’on travaille dur. J’aime cette dualité entre le travail et le droit de s’amuser comme une forme de libération.

Vous êtes très suivie par la communauté LGBTQ+, c’est important ?

Oui, définitivement. J’ai une plateforme d’expression et si je peux l’utiliser pour, d’une certaine manière, donner de la visibilité à des personnes qui en ont besoin, alors je peux me considérer comme une alliée de la communauté queer. Je crois au pouvoir d’exprimer les choses. Vu la manière dont les choses évoluent, il est important que quiconque se sente menacé et affecté par l’étroitesse d’esprit de certain·es puisse s’exprimer. Je leur offre un espace safe où ils et elles sont écouté·es, respecté·es et valorisé·es pour ce qu’ils et elles sont. C’est une manière de leur dire à quel point je suis reconnaissante du soutien qu’ils et elles m’apportent et que je veux leur redonner ce qu’ils et elles m’ont offert.

Vous entretenez une relation forte avec la France, qu’est-ce qui vous plaît dans le lifestyle frenchie ?

La gastronomie, le vin, la vie nocturne, la langue, j’adore tout ! Je n’ai que de bons souvenirs et notamment des concerts que j’ai donnés à Paris et en régions. Vous m’avez accueillie avec tant de gentillesse et d’amour que je suis d’une infinie reconnaissance envers mes fans français·es. J’ai une affinité particulière avec la France, mais aussi l’Europe. Je m’y sens chez moi en fait !

Propos recueillis par Patrick Thévenin

Radical Optimism (WEA). Sortie le 3 mai. En concert les 12 et 13 juin aux Arènes de Nîmes.

Bières, bricolage et indie-rock : en virée montréalaise dans le quotidien de Corridor

24 avril 2024 à 15:46

Difficile de repérer l’entrée depuis la rue. Situé Boulevard Saint-Laurent, l’une des principales artères de Montréal, Le Plongeoir peine à se distinguer avec sa devanture mal éclairée, coincée entre un spa et une boutique vintage. À l’intérieur, le bar n’est pas plus lumineux, mais dévoile rapidement ses charmes, notamment ce billard installé en son centre, à quelques centimètres du comptoir. “À la base, on t’avait donné rendez-vous à L’Esco, mais on s’est dit que ça faisait trop cliché d’inviter un journaliste dans un lieu où toute l’industrie musicale se réunit.”

Dominic Berthiaume, dit Dom, n’a pas besoin de s’excuser : en cette journée glaciale, -16°C, on comprend que le bassiste ait préféré rester à proximité de chez lui. Le Montréalais habite à quelques pas du Plongeoir et y a ses habitudes, très bien. L’idée est de toute façon de retrouver les gars de Corridor dans un lieu où ils aiment traîner. Très vite, on voit ainsi débarquer les autres membres du groupe, Jonathan Robert (chanteur-guitariste), Julien Bakvis (batteur) et Samuel Gougoux (multi-instrumentiste), mais aussi l’ingé son Miguel Marcel-Pitre, Emmanuel Ethier, producteur de leurs trois premiers albums, et d’autres personnes dont on n’a hélas pas retenu les prénoms. La faute au bruit, au jetlag, peut-être aussi à l’alcool. Cinq ans après Junior (2019), les Québécois sont visiblement détendus. Leur quatrième album est prêt. Sub Pop est ravi. Bonsound, leur label montréalais, l’est aussi. Quant à Dom, Julien, Jonathan et Sam, ils s’apprêtent à débuter leur tournée la semaine suivante dans le cadre de l’édition mexicaine du Pitchfork Music Festival.

Brèves nouvelles du comptoir

Ce jeudi soir, les compères ont donc envie de trinquer, et disent avoir le temps. “Tu sais, c’est la première fois que l’on fait ça avec un journaliste, se voir un soir autour d’un verre avant de remettre le couvert le lendemain au studio, confie Dom. D’habitude, on enchaîne les interviews sur une journée et on ne se souvient plus de rien, si ce n’est des pires et des meilleures questions.” Dom en profite illico pour parler du temps où il pigeait pour Vice Québec, des questions qui reviennent à chaque entretien et de tous ces articles où il regrette de retrouver les mêmes termes que ceux placés au sein de leur communiqué de presse. Blasé, le Dom ? Pas vraiment ! “C’est juste que j’aimerais lire de vraies analyses, des textes qui posent un vrai regard, crédible ou non, sur nos morceaux.”

Alors que les verres se vident et se remplissent continuellement, la discussion dévie sans cesse. Un temps, il est question de la place de l’IA dans nos vies. Un autre, on évoque les JO de Paris, “le bordel que ça va causer”. Y passent aussi les disquaires montréalais (mention spéciale à La Rama, Sonorama et Phonopolis, situés à deux pas les uns des autres rue Bernard O), l’impossibilité d’apporter médiatiquement son soutien à la Palestine, les menaces de Poutine, qui se disait alors prêt à utiliser une bombe nucléaire, mais aussi de la vie à Montréal, des loyers qui augmentent, des artistes qui s’exilent toujours plus au nord de la ville et de cette frontière entre les scènes anglophones et francophones. “Ce clivage, tu ne le ressens pas lors des gros concerts, comme ceux d’Arcade Fire, affirme Dom. En revanche, pour tout ce qui est local, la frontière est plus prononcée : d’un côté, tu as Pottery ou Sorry Girls qui vont toucher un public anglophone ; de l’autre, tu as La Sécurité, Chocolat et un groupe comme le nôtre qui vont essentiellement toucher un public francophone.” Sympa, Julien profite de cet interlude artistique pour parler de Population II, ces mecs “qui mettent tout le monde d’accord avec leurs mélodies fucking cool !”.

Du café, des archives et des magasins de bricolage

Le lendemain, la discussion est nettement plus posée, centrée autour du nouvel album de Corridor, Mimi. Pour cela, les gars tiennent à ce que l’on se retrouve au 180g, un café-disquaire où Dom travaille. “Ici, tu as surtout de la world, de la pop, du funk, de l’électronique et toutes sortes de musiques rythmées. On est moins dans l’indie-rock ou l’alternative”, précise-t-il. Si le rendez-vous a été donné ici, c’est moins pour faire la publicité d’un spot que dans l’idée d’être à quelques mètres à peine du studio où leur quatrième album a été enregistré.

Les bières ont été remplacées par des double allongés, le débit de parole est plus maîtrisé, mais les sourires sont toujours là, sincères, complices. On en profite surtout pour parler plus longuement avec Jonathan et Samuel, accaparés par d’autres débats la veille. D’emblée, un même constat : “Après Junior, on a vraiment eu l’impression de se faire couper l’herbe sous le pied”, clament-ils d’une même voix. Et “Joe” de préciser : “On avait une grosse tournée de prévue, on venait de signer chez Sub Pop et, alors qu’on était au Texas, le Covid a tout fait planter. Le Québec a déclaré l’état d’urgence et on a dû traverser les États-Unis en diagonale histoire de rentrer au plus vite. Ça nous a pris trois jours non-stop, en van…”

Les gars de Corridor s’autorisent alors l’interdit – c’est-à-dire se réunir à cinq alors qu’ils ne sont pas issus d’un même foyer familial – et filent se réfugier dans une cabane à une heure et demi de Montréal, où les soirées et les beuveries s’enchaînent. Les sessions également ! Pour tuer le temps et trouver l’inspiration, les compères réécoutent même toutes les idées enregistrées sur leurs portables depuis 2014. C’est ainsi que né Mourir demain, dont les notes placées en ouverture datent de 2017. Le texte, lui, a bien été écrit sur l’instant, et fait possiblement partie des plus personnels jamais écrits par Joe – pourtant généreux en rimes intimes et mélancoliques sur ses albums solos, enregistrés en tant que Jonathan Personne. “Toutes ces réflexions sont nées au même moment, rembobine-t-il. Un après-midi, je me rends chez Canadian Tire (équivalent de Brico Dépôt, ndr) pour acheter un coupe-bordure. Là, je vois des promotions sur les souffleurs de feuille, et je finis par m’en procurer un également. Une fois de retour chez moi, dans mon jardin, j’ai bloqué. Comment, alors que je fais partie d’un groupe de rock, que l’on est signé chez Sub Pop et que l’on aime faire la fête, je peux désormais avoir un enfant, une assurance vie et des après-midis semblables à ces papas qui passent leur temps dans des magasins de bricolage ?”

“Anti-rock’n’roll”

Aucunement malheureux, Joe a simplement conscience de vieillir, et préfère s’en amuser. D’où Mourir demain, qui s’intéresse à la contraction d’une assurance vie, Jump Cut, où il donne l’impression d’errer dans une époque qu’il ne comprend plus (“un peu comme ma mère face à un lecteur DVD en 1999”, rigole-t-il), ou Mon argent, dont le titre n’a pas fait d’office l’unanimité. “Je me souviendrai toujours du jour où je leur ai présenté ce texte, raconte-t-il, entre deux éclats de rire. En vrai, je voulais simplement aborder un thème quelque peu tabou au sein de l’indie-rock, où l’on préfère parler de ses bobos.” Au fond, Joe aime surtout l’idée d’avoir des textes “anti-rock’n’roll”, sans aucune revendication ni supposée coolitude. Ses partenaires et lui aiment aussi l’idée de ne pas forcer le refrain, persuadés qu’un mot répété tel un slogan, qu’une ligne de guitare tranchante ou qu’une boucle mélodique peut encourager la réécoute. Samuel : “C’est une vérité facilement vérifiable avec la musique électronique, et c’est ce qui explique les textures synthétiques de ces huit morceaux, voire même la présence d’éléments pensés directement sur Ableton.”

Mimi n’est pas pour autant une révolution. Corridor fait du Corridor, et c’est très bien. La formation a simplement appris à ajouter de nouvelles nuances, héritées de la dance ou du krautrock, dans sa formule faite de guitares cavaleuses, de chants éthérés, de paroles faussement naïves, parfois drôles, d’autres fois assez inquiétantes, et de structures labyrinthiques, presque hypnotiques. “Pour tout dire, Mimi a été enregistré dans le même studio que les précédents”, confie Julien. Celui-ci étant actuellement en travaux, et finalement semblable à tant d’autres studios (des murs sans fenêtre, une atmosphère boisée, un canapé pour chiller entre deux jams), on ne s’éternise pas et on remonte doucement la rue vers le métro. Avec, une fois encore, cette question des loyers qui augmentent, cette nécessité de créer et ces discussions autour d’une vie normale qui, ils l’espèrent, ne les rattrapera pas.

Mimi (Sub Pop/Modulor). Sortie le 26 avril. En concert à Paris (La Maroquinerie), le 6 novembre.

Andy Bell de Ride : “‘Interplay’, c’est notre bilan de la pandémie”

2 avril 2024 à 11:13

Pour la majorité des fans de noisy pop, Ride a fait figure de révélation à plus d’un titre. En sus d’inventer des hymnes à la pelle, ils furent parmi les premiers à prouver qu’il était possible de séduire avec une frange de cheveux dans les yeux, des pulls informes, tout en regardant ses chaussures. Formé en 1988 à Oxford par Andy Bell, Mark Gardener, Stephan Queralt et Laurence “Loz” Colbert, Ride marque profondément les esprits avec Nowhere, en 1990, premier album en forme de coup de maître. Posterboys pour étudiantes tout autant que poètes de la ruine de l’Angleterre, chantres du spleen adolescent et fêtards invétérés, les Anglais réussirent un mélange musical fait de guitares incisives, d’harmonies aériennes et de rythmes puissants.

Entre 1990 et 1992, les quatre de Ride s’installent sur le trône britannique, mais la chute n’en sera que plus rude. Les Anglais se prennent définitivement les pieds dans le tapis rouge à la sortie de Tarantula, leur quatrième et dernier album avant la séparation en 1996, puis la reformation en 2017. Cinq ans après This Is Not a Safe Place, Ride est de retour avec un septième album studio, Interplay, qui nous replonge la tête contre leur délicat mur du son tout en saturation. Entretien avec Andy Bell, cofondateur du groupe, dans la pénombre d’un boudoir d’hôtel.

Quand et pourquoi vous êtes-vous décidé à faire ce nouvel album ?
Andy Bell Nous remémorant les bons souvenirs de la tournée européenne de notre précédent album, This is Not a Safe Place, on souhaitait enchaîner rapidement sur un EP. Celui-ci ne verra jamais le jour, mais nous sommes partis faire des sessions d’improvisation dans le studio OX4 de Mark (Gardener, ndlr), à Londres. Le processus de création a littéralement débuté en plein milieu de la pandémie. Interplay, c’est notre bilan de la pandémie, pourrait-on dire. Logiquement, celui-ci a pris plus de temps à finaliser que la plupart des albums précédents de Ride. Cela a avancé lentement entre les différents confinements.

Jim Reid des Jesus and Mary Chain a dit un jour que “réaliser un bon disque est un exploit à 22 ans. Le faire à 50 ans, je pense que c’est un petit miracle”
(Il coupe.) Je suis d’accord à 100 % avec Jim ! Je partage aussi ce sentiment, mais je pense que faire ce disque en traversant ces situations durant la vingtaine n’aurait pas été plus facile. C’est parce que nous sommes vieux, têtus et plus sages à la fois que nous avons réussi à sortir ce disque malgré les difficultés. C’est un miracle à deux niveaux, en somme.

Nous n’étions pas psychologiquement prêts, pas assez solides pour gérer ces crises internes et le succès…

Votre manière de composer a-t-elle évolué au fil des albums ?
Oui, le processus d’écriture, nous le modifions toujours un peu. Ainsi, pour ce nouvel album, nous avons décidé de ne partir de rien et de commencer par des jams pendant plusieurs sessions. Nous faisions cela une semaine ou deux, puis nous arrêtions pendant un ou deux mois, tout au long de 2021. Nous nommions ces séances d’après des lieux géographiques que nous aimions. Une manière de nous permettre de voyager en musique pendant les confinements. Puis, nous nous sommes retrouvés dans une impasse. Nous avons alors fait appel à un ingénieur du son, le pauvre Mark bossait sur la console tout en nous préparant à manger. C’est ainsi que Richie Kennedy s’est retrouvé aux manettes de notre album. Il arrivait avec de vraies bonnes idées et poussait l’élan collectif.

Vous n’aviez pas trop de pression sur les épaules avec ce nouvel album ?  
Non, nous n’avions aucune date limite de sortie. Peut-être que Richie Kennedy ressentait une sorte de pression, mais pas nous. La seule forme de pression ressentie venait de l’exigence que nous avions envers nous-mêmes, celle d’avoir toujours des choses pertinentes à raconter.  

Justement, qu’est-ce que cela vous fait d’être toujours ensemble après toutes ces années ?
Sur le plan humain, nous avons beaucoup de chance, nous sommes toujours tous les quatre ensemble, et en bonne santé. Nous avons fait une tournée avec The Charlatans récemment, et je me souviens avoir regardé le groupe sur scène lors du dernier concert, en réalisant les tragédies qu’ils ont traversées après avoir perdu trois de leurs membres. On dit souvent que les rapports deviennent plus difficiles après vingt, trente ans de collaboration. Honnêtement, pour moi, c’est l’inverse. Tout est plus facile que par le passé et je signe sans problème pour dix années supplémentaires si cela est possible.

Cela vous a pris du temps pour soigner les rancœurs liées à votre séparation après l’album Tarantula en 1996 ?
Cela n’a pas pris trop de temps au final. Je pense que les problèmes que nous avions alors étaient surtout liés à notre jeune âge. Nous n’étions pas psychologiquement prêts, pas assez solides pour gérer ces crises internes et le succès… Nous ne réalisions peut-être pas à quel point nous étions proches l’un de l’autre avec Mark. Alors, oui, ce fut intense et violent, mais six mois après notre séparation, j’ai croisé Mark pour récupérer un truc quelconque chez lui ; nous étions assez nerveux de nous revoir, mais, très vite, nous avons décidé de tirer un trait sur les rancunes passées et de passer à autre chose.

Avec le recul, quelle a été la dispute la plus ridicule que vous n’ayez jamais eue au sein du groupe ?
En 1993, quand j’ai lancé haut et fort : Je ne veux pas que mes chansons figurent sur la même face du disque que les vôtres. Et tout ça, bien sûr, sur ce qui devait être Carnival of Light. (Rires) 

Carnival of Light, dont le titre est un hommage aux Beatles.
Oui. Ils avaient composé ce morceau, Carnival of Light, qui n’est jamais sorti nulle part. Un vrai mystère.

Quelles ont été vos principales sources d’inspiration pour ce nouvel album ?
Je réalise qu’il n’y a eu que peu d’influences extérieures qui ont modelé Interplay. Par le passé, je me souviens avoir vu une exposition du peintre Jean-Michel Basquiat, qui m’avait inspiré tout un tas de chansons pour notre disque précédent, This Is Not a Safe Place. Rien de tel cette fois. Nous avons réalisé que c’était un album centré sur le fait d’interagir ensemble, d’où le titre. Cela parle avant tout de notre capacité à travailler tous les quatre, inlassablement, malgré des circonstances parfois difficiles.

Dans vos textes, vous évoquez souvent l’insatisfaction face à la vie moderne. Vous considérez-vous comme pessimiste ou gardez-vous l’espoir d’un avenir meilleur ?
Je reste optimiste. Je pense que Mark est le plus pessimiste du groupe. Certains de ses textes sont assez sombres, tout en possédant un côté lumineux. Pour ma part, j’essaie de voir le bon côté des choses. C’est une qualité, je crois.

Quels sont les paroliers, les “storytellers” qui vous ont le plus marqué ?
Il y tant de paroliers que j’aime… Quand j’étais adolescent, j’adorais les Smiths. Morrissey est peut-être le premier auteur dont j’ai réellement creusé l’écriture. Je trouvais ses paroles vraiment drôles, mais à 14-15 ans je ne comprenais pas encore le sens profond de certains textes. Cela ajoutait du mystère au charme et à l’humour. Il y a aussi Robert Smith, peut-être le parolier auquel j’aspire le plus à ressembler : ses textes sont tellement purs et émouvants. Mon principal objectif est de toucher émotionnellement et durablement l’auditeur.

Y a-t-il encore des disputes dans le groupe ? Absolument. Mais, la différence est que nous arrivons à passer outre assez rapidement.

Quels sont les meilleurs souvenirs qui vous reviennent de la tournée anniversaire de Nowhere ?
Pour tout te dire, mon plus grand souvenir fut de regarder la finale de la Coupe du monde de football qui tombait le même soir (le 18 décembre 2022, avant leur concert en clôture des Inrocks Festival à l’Élysee-Montmartre, ndlr). Nous étions douze, serrés devant l’écran d’un téléphone, pour suivre le match France-Argentine. Rejouer Nowhere me renvoie totalement dans le passé. J’aime rendre visite à ce jeune homme que j’étais, lui parler et entendre ce qu’il a à dire. C’est drôle parce que ce sont les chansons de Nowhere qui restent parmi les plus aimées.

Avez-vous l’impression de vous être adouci avec l’âge ?
Oui, je me suis définitivement adouci. Est-ce une mauvaise chose ? Non. Y a-t-il encore des disputes dans le groupe ? Absolument. Mais, la différence est que nous arrivons à passer outre assez rapidement. Lors de nos retrouvailles, Mark et moi avons décidé qu’en cas de futur désaccord, nous devions percer l’abcès au plus vite avant que les vrais ennuis ne débutent. Nous avons une étonnante capacité à nous dire des choses terribles, pour les oublier ensuite. Cela s’est produit plusieurs fois au début de l’enregistrement de l’album, mais nous blâmions les tensions extérieures, et passions à autre chose.

Quel est le moment dont vous êtes le plus fier au cours des trente dernières années avec Ride ?
Ce ne sera pas original, mais je pense que sortir Nowhere est ce dont je suis le plus fier. Nous avons réussi quelque chose de spécial avec cet album, qui semble encore résonner aujourd’hui, ce qui est vraiment, vraiment incroyable.

Enfin, les années Creation Records vous manquent-elles ?
Ce label était tellement brillant. Et rien de ce que j’ai lu dans les livres ou vu dans des documentaires consacrés aux années Creation Records ne ressemble vraiment à ce que je ressentais à l’époque. Cela vous fait réaliser que chacun vit dans son propre film. Ma perception de l’époque Creation sera très différente de celle de Bobby Gillespie, par exemple. Quand nous avons signé notre contrat, nous étions si jeunes. J’avais 19 ans et je venais à peine de sortir de l’école. Le matin, nous avions ces réunions avec l’incroyable Alan McGee. Vers le milieu de l’après-midi, le bureau commençait à se transformer en club. Le bureau du label était un lieu de fêtes. Les années passent, tu fréquentes d’autres labels, et c’est en regardant en arrière que tu réalises combien Creation était spécial, dans son rapport au business de la musique, à la convivialité. Primal Scream était le groupe avec lequel nous traînions le plus dans les locaux. J’avais l’habitude de trouver un coin tranquille avec Bobby et de parler probablement du groupe Love pendant que la musique était à fond et que tout le monde hurlait dans tous les coins.

Interplay (Wichita Recordings/PIAS). Sorti depuis le 29 mars 2024.

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