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À partir d’avant-hierMusique – Les Inrocks

Peut-on faire du postpunk minimaliste ? La réponse éclatante de Bibi Club

Protagonistes de la communauté musicale indépendante de Montréal, la chanteuse et claviériste Adèle Trottier-Rivard et le guitariste Nicolas Basque forment depuis 2015 un couple à la ville comme à la scène. Amorcé en 2016, leur projet répondant au doux nom de Bibi Club les amène à faire ensemble “de la party music de salon”, pour citer le court texte de présentation figurant sur leur page Bandcamp.

Tout à fait fidèle à ce descriptif, l’EP Bibi Club, paru au printemps 2019, marque l’acte de naissance officiel du groupe. Il contient quatre chansons empreintes d’une fraîcheur pétulante, simples et directes, dans un style do it yourself, oscillant entre electro-pop diaphane et postpunk minimaliste. Brut, sans rien de superflu, le charme opère – et emporte – instantanément, en particulier sur Jean René, la seule des quatre en anglais, cavalcade de poche au crescendo irrésistible.

On pense à Beach House et à une plage abandonnée

Délivrant huit morceaux, dont un long et absorbant instrumental atmosphérique (Bellini), leur premier album Le Soleil et la Mer, judicieusement sorti durant l’été 2022, s’inscrit dans la même veine avec une accentuation un peu plus rêveuse. Tout en grâce légère et en mélancolie diffuse, il semble flotter à travers une plage abandonnée, lentement happée par le crépuscule, où l’on croise notamment les ombres de Brigitte Bardot, Claudine Longet et Beach House.

Au cœur de ce printemps 2024, Bibi Club franchit à présent le cap du deuxième disque avec Feu de garde. On peut y découvrir onze nouvelles chansons, en grande majorité en français. Très imagées, les paroles cultivent un lien étroit avec la nature et les éléments. Toutes deux parcourues de frémissements ardents, La Terre – ode doucement hallucinée à la nature – et Le Feu – brûlante échappée au bout de la nuit – en offrent deux superbes illustrations.

Divers éclats poétiques surgissent ailleurs. “Tes yeux noirs sont un lac infini”, attrape-t-on par exemple sur L’Île aux bleuets, trépidante déclaration d’amour fou. Quant à la musique, toujours aussi richement économe, elle se révèle plus nerveuse que sur Le Soleil et la Mer, donnant davantage d’importance dynamique à la guitare. Évoquant souvent de précieux trésors du rock indé britannique (Young Marble Giants, Marine Girls, Virginia Astley…), ce disque cristallin compte d’ores et déjà parmi nos favoris de 2024. ♦ Jérôme Provençal

Feu de garde (Secret City/Modulor). Sortie le 10 mai. En concert au Popup du Label, Paris, le 6 juin.

La bande à Justice raconte le joyeux bordel des débuts

6 mai 2024 à 17:00

En 2003, deux jeunes gens nommés Gaspard Augé et Xavier de Rosnay officient sous le nom de Justice et font de la musique électronique. Un jour, ils participent à un concours de remix du morceau Never Be Alone de Simian, groupe anglais du batteur James Ellis Ford. Ils vont perdre.

So Me (directeur artistique historique du label Ed Banger, illustrateur/réalisateur) — Je sais plus qui est le mec qui avait gagné, l’histoire n’a pas retenu son nom. Il me semble qu’on nous avait dit qu’il était pote avec le mec qui organisait le concours, d’ailleurs. Donc Dieu a reconnu les siens.

Matthieu Culleron (journaliste musique à France Inter) — À l’époque, je travaille au Mouv’ à Toulouse. Peu de groupes viennent alors en promo dans le Sud, mais Simian vient. On était très fan du premier album. Avec Nicolas Nerrant et TOMA, on forme par ailleurs un trio DJ qui s’appelle I Was There. Quand on apprend pour le concours de remix, tout le monde joue le jeu, dont Justice, mais surtout TOMA. Et c’est lui qui gagne le concours ! Mais ça ne fait rien. Pendant ce temps, les deux autres cartonnent. Never Be Alone devient un tube mondial. La lose.

So Me — Ça a été un mini-phénomène dans l’electro, tu avais l’impression que quelque chose allait émerger. Ils percent dès le début, en fait. Il n’y a pas une soirée en Europe où le morceau n’est pas joué, ça devient une espèce d’anthem.

Myd (musicien) — Je dois avoir 17 ans et je vais dans un magasin de vinyles à Lille, qui s’appelait USA Import, pour acheter un disque par semaine. Un jour, le vendeur me fait écouter le remix de Simian par Justice, qui ne s’appelait pas encore We Are Your Friends – avec, en face B, un remix de DJ Mehdi par Château Flight. J’ai halluciné. C’était à la fois rock, electro et il y avait ce truc hybride qu’on ne comprenait pas encore. Je n’avais pas compris que leur nom, c’était Justice. Sur MySpace, c’était EtJusticePourTous et ils avaient cette sorte de devise : “Séparés à la naissance, réunis pour la vengeance.” Je leur ai écrit : “Ah, mais vous êtes français ?” Ils m’ont répondu : “Ouais, on est français !”

Christian de Rosnay (Étendard Management) Le morceau est sorti sous l’égide de Pedro Winter, qui a sauvé ce remix qui n’avait pas remporté les faveurs du jury. S’ils avaient gagné le concours, peut-être que l’histoire aurait été différente.

So Me — Moi, je faisais déjà le graphiste pour la boîte de management de Pedro avant qu’il ne monte son label, Ed Banger. Un jour, je le ramène à un dîner où il rencontre Gaspard et Xavier. Il écoute le morceau et il a un coup de cœur. Je suis un peu le chaînon manquant entre les deux. Au bout d’un moment, ça s’excite pas mal autour d’eux et Pedro leur demande plus de musique. Quand deux de mes colocs se barrent, je leur dis que s’ils veulent se mettre à fond dans la musique, le mieux c’est de vivre ensemble, dans le même appart’. Et c’est ce qu’ils font. On vit donc tous les trois et c’est là qu’ils enregistrent le maxi suivant, Waters of Nazareth. Un joli petit virage.

Justice de Nazareth

Tandis que la coloc de Barbès devient l’épicentre de la révolution culturelle en cours, sorte de French Touch 2.0, le tandem s’investit à fond dans la musique et l’enregistrement d’un premier album, Cross (2007), qui fera le crossover dans une époque en ébullition.

Romain Gavras (cinéaste) — Moi, je connaissais DJ Mehdi via la Mafia K’1 Fry. Avec Kourtrajmé, on évoluait plutôt dans le monde du rap. Un jour, il me dit “Viens, je t’emmène chez Justice.” L’appartement était dégoûtant, il y avait des poufs, c’était des sacs-poubelle. Gaspard et Xavier n’étaient pas sûrs de savoir quel single ils voulaient sortir après We Are Your Friends. Et là, ils passent Waters of Nazareth. Je revois Mehdi m’attraper la main. Et moi, je suis comme un dingue. En sortant, il me dit : “Je crois qu’ils ne se rendent pas compte de ce qui va leur arriver à partir d’aujourd’hui. Ils ne se rendent pas compte.”

Pedro Winter (patron d’Ed Banger Records) C’est tout Mehdi de sortir des phrases comme ça. J’ai pas le recul à l’époque, je suis dans le noyau à ce moment-là. Les garçons, pendant les premières années, je les accompagne 24 heures sur 24. Ce que je sais, c’est que j’assiste à ce moment où la foule est en train de changer : les clubbers, les rappeurs, les skaters se retrouvent tous ensemble. Moi qui avais connu ces mondes-là séparés, voir cette unification a fait de moi le mec le plus excité et heureux du monde. Je me disais : les gars que je prends sous mon aile sont en train de faire la bande-son d’une génération qui enfin pourra mettre des chemises de bûcheron, danser sur Aphex Twin et chialer en écoutant Elliott Smith.

SebastiAn (musicien) — Mehdi était fasciné par notre jeune clique de mecs qui fonctionnait comme un collectif de rappeurs. Ça a été un des premiers à dire que tout ça allait marcher. Justice, eux, ils y croyaient vraiment dès le début. C’est la différence avec moi ou Vinco [Kavinsky]. On était plus détachés du truc. Pour moi, la durée de vie d’un DJ, c’était deux ans. Après, il allait falloir trouver un vrai job.

Romain Gavras — T’avais le droit d’aimer M.O.P. et Black Sabbath. Justice, ça tabassait pareil, mais avec de l’élégance dans les accords et de la musicalité. Il y avait un truc très épique. Je me rappelle, ils avaient une punchline dont j’étais hyper jaloux : “Nous, on fait de la musique à deux émotions. On a gagné la guerre, mais on a perdu quelques potes sur le champ de bataille.”

Pedro Winter — La légende raconte que je n’aime pas Waters of Nazareth. Je profite d’utiliser les canaux de la presse pour rétablir la vérité : moi, je suis le label. On sort Never Be Alone, un tube, ils font plein de remix, bref, on prépare la suite. Et là, le single qu’ils me proposent est un anti-single, qui part dans une tout autre direction. Donc je suis perplexe. Mais j’adore le morceau, ils ont réussi à rendre le bruit funky. Ils ont bien fait d’insister, avec le recul, c’était courageux de sortir ça en 2007. Tout au long de leur carrière, leurs choix allaient vers la surprise et l’excitation, plutôt que de rester confortablement installés sur une autoroute. Dans le processus de création, je n’arrivais qu’à la fin pour répondre à des questions comme : “Est-ce qu’on met D.A.N.C.E. sur l’album ?” Évidemment, qu’on met D.A.N.C.E. !

Christian de Rosnay Les deux sont très obsessionnels. Quand ils ont une idée en tête, c’est très difficile de les faire en démordre. C’est vraiment une qualité. Ils sont très têtus et souvent à juste titre.

Manu Mouton (directeur technique des tournées de Justice) — Ils ont un regard qu’on n’a pas l’habitude de croiser, c’est déroutant. Il faut que ça leur plaise à eux. S’il y a un élément dans la scénographie du live qui ne fonctionne pas comme ils l’imaginaient, j’ai beau avoir passé 300 heures dessus, ils vont me dire : “Bravo, Manu, c’est ce qu’on t’a demandé, mais ça le fait pas.”

Kavinsky (musicien) Xavier m’avait envoyé un texto pour me dire un truc comme “Ça déménage”, quand j’ai sorti Testarossa Autodrive. Je commençais à peine la musique, je gagnais pas une thune et ma meuf payait tout. Un peu glandu, même si je ne rechignais pas à la tâche. Un jour, on s’est séparés et je me suis retrouvé sans appart’. Alors j’ai appelé Xavier, qui m’a laissé sa chambre dans la coloc le temps que je me refasse.

Pedro Winter C’était la cour des miracles, cette coloc. Trois mecs qui vivaient comme des oiseaux de nuit. So Me, à l’époque, il m’envoyait tous les projets à 7 heures du matin. Les retours que je lui faisais à 10 heures, il fallait que j’attende le jour d’après pour qu’ils soient pris en compte. Et Xavier et Gaspard, c’était pareil. Il y avait des cendriers partout dans la baraque. Je me suis demandé s’il ne fallait pas appeler M6 pour envoyer les experts de leur émission sur le ménage de l’extrême.

Christian de Rosnay C’est comme ça que j’ai rencontré Kavinsky. J’arrive dans l’appartement, je vais dans la cuisine et là, je vois une photo de Vinco avec un Famas et son chien, qui datait du service militaire. Je me suis dit : “Mais il est encore là, lui ? Va falloir le déloger, sinon il va prendre racine.” Aujourd’hui, c’est Thibaut [Breakbot] qui a repris l’appartement, il a fait des travaux et tout.

Kavinsky Xavier m’appelle un matin et me dit : “T’as trouvé un appart ’?” Alors moi je lui réponds : “Bah attends, je viens d’arriver, laisse-moi me retourner. Pourquoi, il faut que je me casse ?” Et là il me dit que ça fait plus d’un an que j’y suis. Putain, c’est passé vite.

SebastiAn Le mec a dû rester trois ans. Mais à la demande de la coloc, parce qu’il faisait marrer tout le monde.

Kavinsky Quand j’ai gagné un peu de thune, j’ai offert un coffret Louis XIII à Xavier pour le remercier. Le meilleur Cognac du monde. Un truc à 4 000 boules. On s’est retrouvés dans le bureau de Christian, notre manager, et on s’est sifflé la moitié de la bouteille. On se disait qu’à chaque verre qu’on se servait, c’était 200 balles qu’on s’envoyait.

SebastiAn Vinco a débarqué à l’époque où Gaspard et Xavier étaient en train de faire Cross. Ils passaient leur vie en studio, dans les sous-sols du Triptyque.

Pedro Winter Les travaux avaient été faits par un mec qui avait refait l’appart’ de Mehdi. Les sous-sols, c’était vraiment ghetto. Tu descendais dans les caves, tu marchais pendant longtemps et eux avaient leur studio tout au fond. C’était bien deep. Moi qui suis claustro, j’étais pas bien quand je devais y aller.

Christian de Rosnay Ils s’étaient installés alors que les cabines n’étaient même pas construites. C’était très rough.

Piu Piu (agente image/ DJ) Je me souviens marcher dans mon quartier du XIIIe arrondissement et entendre des gens écouter D.A.N.C.E. par une fenêtre. Ça m’avait choquée en mode : “Wow, il y a des gens hors des clubs qui aiment leur musique !” En matière de pop culture, c’était un signe ultime pour moi.

Ed Banger Crew

Ed Banger, Justice. Justice, Ed Banger. Le succès du groupe ne va pas sans le succès du label, et vice-versa. Tournées, soirées, projets : comment une bande de copains est devenue une famille ayant réussi à exporter la musique made in France partout dans le monde.

Matthieu Culleron Quand Ed Banger a cartonné avec Justice, ils ont ramené l’electro aux États-Unis. À New York, il s’est vraiment passé quelque chose.

SebastiAn On partageait tous un constat : les clubs, c’étaient des trucs remplis de gens qui dansaient tout seuls. C’était pas ce qui nous faisait marrer. Tout était trop sérieux. Alors que nous, on faisait exprès de mettre trop fort, on savait à peine mixer et on s’en foutait. Le jour où ça a switché, c’est quand Pedro nous a emmenés faire une date en Angleterre. Les Anglais ont tout de suite capté l’intention. Ça leur a parlé, parce que c’était du rock fait avec des ordis. Pour eux, on était l’équivalent d’un ado qui débarque avec une guitare et un ampli.

Romain Gavras Je n’ai plus revu une telle nébuleuse que celle d’Ed Banger en France ou ailleurs depuis. Soit un groupe de gens vraiment amis à la ville, qui arrivent partout en crew comme si c’était le Wu-Tang. De 2007 à 2012, ils ont vraiment été l’emblème d’un tournant dans l’histoire de la musique. Quand on a débarqué aux États-Unis avec Justice, c’était comme si les kids américains avaient oublié que la musique venait de chez eux. Détroit, Chicago. Tu voyais qu’ils ne savaient pas comment bouger.

Pedro Winter Au premier Coachella, en 2007, Justice a vraiment marqué les esprits. C’est qui, ces mecs en cuir, avec leur clope au bec ? Van Halen ? Raté, c’est Justice, avec un son turbine, distordu mais funky. Les gens sont tombés amoureux.

SebastiAn — On a mis énormément de temps à comprendre que les gens venaient pour nous. Pour moi, les gens allaient en club pour picoler et éventuellement baiser en fin de soirée, et moi, je n’étais là que pour foutre le bordel, de façon accessoire. On a été pris dans la hotte aspirante que Justice a généré.

Kavinsky — On se connaissait à peine avec Xav, quand je lui ai fait écouter le morceau Tenebre de Claudio Simonetti. Il a adoré et pris le sample pour faire Phantom. J’étais hyper flatté.

Juliette Armanet (musicienne) — Ed Banger, c’est une famille en or. C’est la musique qui me fait complètement vibrer, il y a une vraie fierté française de toutes ces sensibilités qui ont créé un son qui est devenu international. Ça a beaucoup compté pour moi, dans les harmonies, le son. Ça me faisait rêver.

So Me Rapidement, Ed Banger est ce label identifiable par ses acteurs. Mehdi, Pedro, Justice : c’était Le Club des Cinq et Scooby-Doo réunis.

Myd Justice a très vite eu cette imagerie forte. Le plus drôle, c’est que la croix n’est pas le symbole de la justice. Donc ils ont pris un emblème qui n’a rien à voir avec le nom pour en faire un logo. Ils ont réussi à trianguler plusieurs univers pour raconter leur propre histoire. Ils ont cristallisé un truc que Pedro avait commencé à faire à l’échelle de la famille Ed Banger : tout le monde s’est mis à regarder la croix comme on avait fini par regarder le DJ telle une superstar.

Thomas Jumin (graphiste) L’avantage d’un emblème comme celui-là, c’est que tu en fais ce que tu veux. C’est comme ça que tu rends ton groupe intemporel.

So Me Quand on allait à l’étranger, les gens pensaient qu’il y avait à Paris une vie nocturne folle. Faut dire qu’on avait des labels comme Ed Banger, Institubes, Tigersushi. Certains croyaient que la capitale était un Berlin bis, alors qu’il n’y avait presque rien. Il y a néanmoins toujours eu un club qui s’imposait, comme le Pulp à un moment. Le ParisParis est peut-être celui qui est resté plus longtemps que les autres. C’est là-bas que tout le monde se retrouvait, c’était super. Tu avais Erol Alkan, Two Many, Medhi. C’était fun.

Matthieu Culleron — La mixité était totale : t’avais les rockeurs, les mecs de la techno, tout ça dans une ambiance assez libertaire. Je me suis retrouvé dans des soirées avec LCD, Soulwax ou Justice. Une affiche comme ça aujourd’hui, tu ne la mets pas dans un club. Parfois, t’avais 600 mètres de queue. C’était une parenthèse enchantée.

Marco Dos Santos (photographe, réalisateur, ex-DA du ParisParis) — Teki Latex a eu l’idée d’organiser des battles. Deux équipes qui s’affrontent en balançant des morceaux chacun son tour depuis un iPod. Plus les gens crient, plus tu gagnes. On a fait une édition avec Justice, So Me et Mehdi, c’était dingue. Crois-le ou non, à la fin de la battle, le décibelmètre affichait ex æquo.

Sarah Andelmann (cofondatrice de Colette) J’ai proposé à Pedro de mixer dans les soirées Colette, à l’époque où il manageait encore Daft Punk. Au ParisParis, on faisait les Colette Dance Class. So Me faisait les flyers. C’est à cette époque que j’ai rencontré Gaspard et Xavier. Toute cette petite clique, je la côtoyais à travers les soirées Colette. Je me souviens même être allée à Coachella. Je trouvais ça fou de voir cette petite famille se créer. Quand je voyais Xavier et Gaspard, je me demandais comment deux personnalités si différentes pouvaient fonctionner ensemble.

SebastiAn À cause de la première French Touch, les gens ont cru à une sorte de continuité versaillaise. Mais pas du tout. Bon, ok, t’as des mecs avec des noms à particule, quoi. Ce qui nous unit le plus, c’est con, mais c’est l’humour. On a les mêmes références : Oizo, Justice, Vinco, Pedro. Il y avait tout pour que ça fonctionne, alors qu’on vient tous d’univers très éloignés. L’humour, c’est le fil conducteur. Pedro est d’ailleurs encore sur cette ligne. C’est le mec qui peut te dire : “Attention, je crois que t’es plus en train de te marrer là.”

Pedro Winter Xavier m’a rappelé récemment que Mehdi et Thomas Bangalter étaient là pour le premier Coachella, les mains dans le cambouis pour aider à monter la scène. Symboliquement, ça en dit beaucoup. Comme une passation très bienveillante entre Justice et Daft Punk, alors que moi j’allais arrêter de bosser avec Thomas et Guy-Man l’année d’après. Le fait que Thomas ait été là en front of house lors du show, c’est fort.

Les duettistes

Outre la place que Justice occupe au cœur de la constellation Ed Banger, Gaspard Augé et Xavier de Rosnay forment à eux deux un micro-organisme à part dans la scène musicale française et internationale.

SebastiAn — Xavier est plutôt casanier, alors que Gaspard, c’est impossible de ne pas le croiser si toi aussi tu sors. Il a le don d’ubiquité, si tu croises trois personnes différentes qui te disent l’avoir vu dans trois endroits différents au cours de la même soirée, c’est qu’il était aux trois endroits à un moment donné.

Juliette Armanet — Gaspard est souvent venu à mes concerts lors de ma première tournée, ça me terrorisait. J’étais fière, mais ça me mettait une énorme pression en même temps. C’était comme avoir Prince à mon concert.

SebastiAn Gaspard en studio, c’est le mec qui fait les notes et trouvera le petit accord médiéval qui sort de nulle part. Xavier, c’est plutôt la production.

Juliette Armanet J’ai travaillé avec Xavier sur ma chanson Tu me play. Avec Victor Le Masne, qui travaillait avec moi, on était arrivés à un point où on avait tout donné, et moi je cherchais une certaine profondeur de son, quelque chose de plus impérial. Et lui a débloqué quelque chose. Il a rendu le morceau plus mordant, plus dangereux. J’ai l’impression que Xavier et Gaspard n’ont pas de chapelle mais ils ont un goût très sûr.

So Me Le club anglais Fabric leur avait demandé un mix de Noël. Je pense que les techno heads qui s’attendaient à du son qui tabasse se sont retrouvés avec tout ce qu’ils détestaient le plus : de la variété, du disco, tout ça.

SebastiAn Fabric avait fait la gueule et refusé le mix. Justice avait répondu : “Bah ouais, c’est ce qu’on aime.” Il y avait du Julien Clerc dessus, du Balavoine. Ils sont vraiment fans de Julien Clerc !

Pedro Winter Xavier et Gaspard ont participé aux maquettes de Yeezus, de Kanye West. Personne ne le sait, ça. Je dois en avoir quelques-unes encore. Ils ne sont pas allés au bout, finalement, mais dans les sonorités que Kanye a pondues, moi j’entends Justice.

SebastiAn Ils ne perdent jamais leur ligne. Ils auraient les moyens d’aller chercher des The Weeknd, mais ils préfèrent prendre Miguel sur le dernier album, parce qu’ils trippent spécifiquement sur lui. Je pense même qu’ils le préfèrent à Frank Ocean. Ils ont la notoriété et les contacts suffisants mais ils ne sont pas tactiques. Je pense qu’ils se voient un peu comme le Velvet Underground. Qu’ils réfléchissent à comment ils ont envie qu’on se souvienne d’eux dans le futur.

So Me C’est hyper tentant d’analyser, j’adore faire ça avec les disques que j’aime : les situer, dire ce qu’ils signifient, pourquoi l’artiste a fait comme il a fait. Chez Justice, c’est moins calculé que ça. Le nouvel album peut donner l’illusion de ressembler au premier, parce qu’ils reviennent à un son plus dur, mais quand tu regardes de près, les deux albums ne se ressemblent pas tant que ça. Il y a beaucoup d’expérimentations, de fausses utilisations de samples, alors que ce sont des trucs vraiment joués, tout un tas d’innovations.

Pedro Winter Pour les taquiner un peu, je dis souvent qu’ils cherchent à être dans la démonstration, le savoir-faire, le bon goût. Le surdoué qui te met une bonne gifle en te montrant qu’il sait faire des montées d’accords, un bridge, etc. Ce sont des esthètes ! Avec Hyperdrama, ils sont revenus à quelque chose de plus spontané et moins cérébral. Et ils ont ouvert la porte à des guests ! Ça fait un moment que je me bats pour ça. Quand ils m’écrivent pour me dire qu’ils sont à Los Angeles avec Kevin Parker, je suis l’homme le plus heureux du monde.

“The Loop”, l’album aux boucles d’or soul de Jordan Rakei

Par : Alexis Hache
6 mai 2024 à 13:08

La carrière de Jordan Rakei a pris un sérieux tournant l’année dernière. Hébergé chez les pourvoyeurs d’électronique aventureuse de Ninja Tune depuis 2017 et son deuxième album, Wallflower, le multi-instrumentiste a signé en octobre dernier un contrat longue durée chez Decca Records. Un changement de dimension mérité qui déteint sur The Loop, cinquième album ambitieux pour lequel Rakei s’offre des arrangements orchestraux et choraux dignes des grandes productions soul passées.

Cette nouvelle approche pourrait effrayer les fans de la première heure, mais qu’ils et elles soient immédiatement rassuré·es : Jordan Rakei reste un orfèvre hors pair lorsqu’il s’agit de polir ce son reconnaissable entre mille, mélange de soul et de R&B donc, mais aussi de jazz et de musique électronique, avec comme étendard majeur cette voix capable, sur Freedom ou Hopes and Dreams, d’aller caresser des aigus soyeux, comme Marvin Gaye en son temps.

Soul chorale, groove et émotions

Le londonien d’adoption voulait justement recentrer sa musique autour de cette voix si pure, et pourtant déjà au centre de ses précédents albums, mais ce qui saute aux oreilles, ce sont surtout les chœurs, qui rayonnent comme dans une église de Harlem (Learning, dont les arrangements évoquent Kamasi Washington et Stevie Wonder) ou fournissent à Rakei un tremplin moelleux à ses lumineuses envolées (Royal, Cages). Le groove est comme toujours en bonne place, porté notamment par la batterie du prodige Raghav Mehrotra dont l’association avec Ernesto Marichales aux percussions fait des merveilles (Trust).

Les moments mémorables ne manquent pas (Flowers, la transe soul de State of Mind, Miracle qui porte si bien son titre), mais c’est sans doute A Little Life en conclusion de ce nouveau chapitre, qui touche le plus. Émouvante réflexion sur l’enfance, le mariage et la paternité, le morceau dévoile l’une des facettes de Jordan Rakei que l’on préfère, lorsque l’introspection la plus intime rencontre son élégance naturelle à tisser des mélodies suspendues entre ciel et terre.

The Loop de Jordan Rakei (Decca Records/Universal). Sortie le 10 mai. En concert le 24 septembre à l’Élysée-Montmartre, Paris.

Percutant et accrocheur, Arab Strap ne fait pas ses 30 ans de carrière

6 mai 2024 à 07:00

I’m Totally Fine with It Don’t Give a Fuck Anymore pourrait figurer parmi les titres les plus démissionnaires de l’histoire de la pop. Pourtant, loin du je-m’en-foutisme tranquille que l’on pourrait imaginer, ce nouvel album est un brûlot qui joue des coudes pour s’extirper de son passé et bousculer son époque. Et quel passé !

Alors qu’Arab Strap achève une tournée célébrant le vingt-cinquième anniversaire de Philophobia (1998), monument romantique écorché qui soignait le manque d’amour et le sexe triste à grand renfort de bière tiède et de dope premier prix, le groupe choisit de ne plus regarder dans le rétro pour se concentrer sur son avenir. Tous crocs dehors, Aidan Moffat et Malcolm Middleton envoient riffs lourds et textes mordants prononcés avec l’accent de Glasgow, beaux comme une lande foudroyée.

Un immanquable mélange de rock, d’electro et de folk

Revitalisé comme jamais, Arab Strap ose le mélange des styles (rock, electro et folk) et aborde intelligemment la question de notre humanité dans un monde hyperconnecté et complotiste, sans jamais sonner comme de vieux réacs sentencieux. Séparé, puis réuni de nouveau, le duo écossais regarde droit devant lui, et on le suit les yeux fermés. Percutant et accrocheur, ce disque s’impose aisément comme l’un des immanquables de ce début d’année.

I’m Totally Fine with It Don’t Give a Fuck Anymore (Rock Action Records/PIAS). Sortie le 10 mai.

Taylor Swift peut-elle vraiment sauver l’Amérique ?

4 mai 2024 à 17:00

Alors que le coup de sifflet final vient de retentir dans le M&T Bank Stadium de Baltimore en ce dimanche 28 janvier 2024, un frisson parcourt la foule – pour ne pas dire l’Amérique – lorsque Taylor Swift traverse la pelouse et se jette dans les bras de son beau Travis Kelce, la star des Chiefs de Kansas City, qui viennent pour la quatrième fois en cinq saisons de se qualifier pour le Super Bowl face aux Ravens, qui jouaient pourtant à domicile. La victoire est nette (17 à 10) et l’exploit sportif, remarquable pour les Chiefs ; mais ce dont tout le monde parle, dans le stade, à la télévision, sur les réseaux sociaux, c’est de Taylor “porte-bonheur” Swift. C’est la douzième fois qu’elle assiste à un match de son boyfriend depuis le début de leur relation, six mois plus tôt, et c’est la dixième fois qu’il gagne – deux semaines plus tard, il remportera le trophée suprême face aux 49ers de San Francisco. 

De la puissante NFL (la fédération du football américain) aux chaînes de télévision qui retransmettent le championnat de sport le plus populaire outre-Atlantique, des journaux qui commentent les matchs à celles et ceux qui s’intéressent aux frasques de la pop star, personne n’est avare en superlatifs pour décrire l’émulation que sa présence dans les stades crée. Grâce à celle qui a été nommée, en décembre, personnalité de l’année par le vénérable Time, le football et son commerce ne se sont jamais aussi bien portés, notamment auprès des jeunes femmes – pourtant pas forcément le cœur de cible du ballon ovale. Taylor Swift en profite aussi : sa tournée Eras, avec ses 152 dates réparties sur tous les continents (ne lui restera que l’Europe au moment où cet article sera publié), est la plus lucrative de l’histoire avec plus d’un milliard de dollars de recettes rien qu’en 2023 (devançant celle des adieux d’Elton John), et des retombées économiques aux États-Unis estimées à plus de 5 milliards de dollars.

Les économistes ont même un petit nom pour ce phénomène qui a revigoré le tourisme un peu partout aux États-Unis l’été dernier : “Swiftonomics”. Elle vient elle-même, le 2 avril, d’entrer officiellement dans le classement Forbes des milliardaires avec un patrimoine évalué à 1,1 milliard de dollars ; c’est la première fois qu’un·e artiste y parvient uniquement grâce aux revenus tirés de sa musique. Et tout le pays semble s’en faire une joie, communiant comme rarement autour d’elle.

Toute l’Amérique ? Il y a hélas bien longtemps qu’un tel concept n’existe plus. Car dès le lendemain de ce succès, le 29 janvier, depuis les tréfonds de ce qu’on appelle aux États-Unis la “magasphere” (soit les sympathisant·es de Donald Trump et de son slogan “Make America great again”), se mettent à grouiller les théories complotistes les plus folles. Sur le réseau social X (ex-Twitter), devenu la caisse de résonance privilégiée de ce mouvement néofasciste, l’ancien candidat à la primaire républicaine Vivek Ramaswamy ouvre le bal, spéculant sur la victoire truquée des Chiefs au Super Bowl et le soutien du power couple honni à Joe Biden lors de la présidentielle à venir.

Avec une véhémence frôlant le comique, d’autres commentateur·rices se lâchent ensuite dans la myriade de médias trumpistes (y compris Fox News) ; qui pour dénoncer la complicité de la NFL (pourtant dirigée par des milliardaires peu soupçonnables d’accointances gauchistes) dans cette machination forcément ourdie par le sempiternel George Soros, qui pour rappeler que Travis Kelce n’était de toutes façons plus digne de confiance depuis son soutien public à la vaccination contre le Covid, qui enfin pour ôter à la démoniaque Taylor Swift son masque d’agent du Pentagone engagée pour mener une campagne de manipulation psychologique à grande échelle… Et la liste est loin d’être exhaustive.

“L’une des raisons pour laquelle le libéralisme [au sens américain du terme, la gauche] survit à sa déconnexion de la normalité (ou ce qu’il en reste) est l’incapacité du conservatisme à être lui-même normal, ne serait-ce qu’un instant”, déplore ainsi Ross Douthat, chroniqueur au New York Times qui, en tant que conservateur modéré, voit dans ce genre de comportement une authentique “anomalie à droite” risquant de l’éloigner encore une fois du pouvoir. Le contraste est en effet saisissant : d’un côté, la célébration joyeuse d’un couple princier parvenu au sommet de la musique et du sport, de l’autre, une tornade de conjectures bizarres, un ouragan de soupçons trempés dans le ressentiment le plus rance. Et c’est dans ce clair-obscur que s’inscrit l’histoire de Taylor Swift, désormais projetée malgré elle au cœur d’une controverse dépassant les limites de la raison, reflet d’une société totalement fracturée.

Grandeur et décadence

Rien pourtant ne la prédestinait à cela. Née pile au moment où l’Amérique triomphe de la guerre froide en 1989, Taylor Swift grandit dans une petite ville de Pennsylvanie sous la frondaison des douces années Clinton, au sein d’une famille de la moyenne bourgeoisie, au milieu des sapins de Noël que son père s’est mis à cultiver et à vendre après avoir été trader. Inspirée par sa grand-mère chanteuse d’opéra, elle se met très jeune à la musique et joue dans les orchestres d’école, avant d’enregistrer ses premières démos de reprises de standards country (Dolly Parton, Patsy Cline, Shania Twain) et de déménager à Nashville l’année suivante, à 14 ans, pour y commencer sa carrière, partageant son temps entre le lycée et les radio-crochets.

Repérée en 2005 par un ancien cadre de Dreamworks, Scott Borchetta, elle sort un premier album de country qui la branche d’emblée sur le courant continu irriguant un sous-continent de 400 millions de paires d’oreilles. Il y a là tous les éléments non pas d’un conte de fées (toujours plus sordide et accidenté qu’on veut le croire), mais plutôt d’une trajectoire absolument lisse vers ce que l’Amérique a de plus américain à offrir – une quintessence de success story ni trop aisée ni trop dure, aussi onctueuse qu’un smoothie.

Le succès du deuxième album légèrement teinté de pop, Fearless, est déjà stratosphérique ; il devient l’album le plus vendu aux États-Unis en 2009 et lui offre sa première moisson de Grammy Awards (dont celui du meilleur album de l’année). Mais il lui attire aussi ses premières embrouilles. Lorsque You Belong with Me – où elle chante “elle porte des talons hauts, moi je porte des baskets”, parce que Taylor n’est pas une aguicheuse – remporte le prix du meilleur clip lors des MTV Music Awards, Kanye West déboule sur scène et sort son fameux “Yo, Taylor, je suis vraiment content pour toi, et je vais te laisser finir, mais Beyoncé a fait l’un des meilleurs clips de tous les temps !” (avec Single Ladies, reparti bredouille).

Mine de rien, c’est déjà toute l’histoire de la pop music contemporaine qui se joue en miniature dans cet incident. La muflerie de Kanye, la résilience de Taylor (restée coite sur scène) et la frustration (légitime) de Beyoncé apparaissent rétrospectivement comme un avant-goût de dynamiques futures, y compris sociales et politiques (féminisme vs. masculinisme, affrontements communautaires). “Tout est plus sombre désormais”, écrira l’essayiste Ta-Nehisi Coates dans un texte important pour The Atlantic en 2018, après la chute du rappeur dans les latrines du trumpisme. Il y reconnaît que, contrairement à son premier instinct, “l’assaut contre Taylor Swift ne relevait pas uniquement d’une colère justifiée, mais d’une réaction plus erratique et inquiétante, témoignant d’un manque de sagesse de plus en plus récurrent” chez Kanye. Chez Kanye et chez un nombre croissant d’Américain·es, n’allait-on pas tarder à constater…

Mais en 2009, ce dernier apparaît comme un génie populaire en pleine possession de ses moyens, et la jeune Taylor, 19 ans, n’ose pas lui rentrer dedans – Obama, en revanche, ne s’en privera pas, le traitant de “jackass” (abruti) dès le lendemain. Malgré l’humiliation, elle se réconcilie donc avec Yeezy, allant dîner avec lui, le saluant chaleureusement lors d’événements publics, l’appelant “mon ami”, manifestement désireuse de s’intégrer au sein de cette aristocratie musicale dont elle gravit rapidement les échelons.

Durant la première moitié des années 2010, elle fait ainsi tomber les records les uns après les autres et s’impose comme un poids lourd de l’industrie du disque, s’éloignant peu à peu de la country pour s’emparer du marché encore plus vaste de la pop. Speak Now (2010), Red (2012) et 1989 (2014) incarnent ainsi cette transition. Le sirupeux We Are Never Ever Getting Back Together (sur Red) devient son premier numéro 1 au Billboard 100. Mais c’est avec l’album nommé d’après son année de naissance (à notre humble avis son meilleur), produit notamment par le nouveau manitou des charts Jack Antonoff, qu’elle devient incontournable. Elle quitte Nashville pour New York, Shake It Off devient un hymne synthpop dans le monde entier, on commence à la comparer à Mickael Jackson et Madonna, et la tournée triomphale qui s’ensuit est la plus lucrative de l’année, générant 250 millions de dollars.

C’est à partir de là que les choses se compliquent pour elle, avec plusieurs polémiques plus ou moins sérieuses, quelques accidents de parcours qui ont au moins le mérite de donner à sa trajectoire un peu de relief. Les légendes s’écrivent dans l’adversité, et la “sweetheart of America” en manquait cruellement jusqu’ici. Kanye, tout d’abord, sort en avril 2016 un single extrait de son album The Life of Pablo intitulé Famous, dans lequel il a l’élégance de rapper qu’il “sent qu’il pourrait toujours faire l’amour avec Taylor”, parce qu’après tout, c’est lui qui “a rendu cette garce célèbre”.

Dans le clip (très beau et fascinant, il faut en convenir), on voit Kanye au pieu avec de multiples sosies (ou des poupées de cire) nus et endormis, dont un de Taylor Swift (mais aussi de Donald Trump, Bill Cosby, George W. Bush…). La chanteuse, accablée par cette misogynie et trahie par celui qu’elle pensait être son “ami”, lui fait part de sa consternation. Lui affirme qu’il l’a prévenue et qu’elle a consenti. À la suite de quoi Kim Kardashian publie sur Snapchat un enregistrement de son mari discutant amicalement de la chanson avec Swift. La voici de nouveau humiliée, subissant de surcroît une vague de harcèlement en ligne par les fans de KimYe qui déversent dans les commentaires de son Instagram des emojis serpent, symboles de fourberie.

Cette paire de gifles, surnommé le “Snakegate”, constitue indéniablement le point le plus bas de la carrière de Taylor Swift, à tel point qu’elle disparaît pendant plus d’un an de la sphère publique, désactivant ses réseaux sociaux et affichant une page noire sur son site internet, tandis que sa nemesis Kanye, lui, triomphe… C’est aussi à cette époque qu’elle s’embrouille avec son ex Calvin Harris, Nicky Minaj ou encore Katy Perry, et qu’on commence à l’accuser de tous les maux.

“Le monde entier semblait alors s’être retourné contre elle”, se souvient Taffy Brodesser-Akner, journaliste au New York Times, experte ès Swift et autrice d’un long portrait de la star qu’elle n’a pourtant jamais rencontrée. Pour ses nombreux·ses détracteur·rices, poursuit-elle, “il était désormais clair que son féminisme n’était pas réel ; qu’il consistait seulement à aligner ses jolies amies (le squad), pour la plupart blanches, sur scène pour prendre des photos ou porter des maillots de bain assortis le 4 juillet”. C’est aussi à cette époque que certaines franges de l’extrême droite tentent de la récupérer, faisant d’elle une “déesse aryenne”… Mais Taylor a grandi avec internet et en connaît parfaitement les règles. Elle a donc “observé tout cela calmement, sachant qu’il était inutile de lutter contre le courant venu la tirer vers le large”.

Retour en grâce

Lorsqu’elle refait surface en août 2017, les emojis serpent ont tous disparus de son Instagram (avec l’aide de la plateforme). Les remplace une vidéo granuleuse du même animal, qu’elle poste cette fois-ci elle-même. On l’accuse d’être un serpent ? Elle en fera son emblème, car rien n’est plus empowering que de s’approprier un juron. Quelques mois plus tard, elle sort un sixième album aux accents hip-hop (pas du meilleur goût), Reputation, dans lequel elle règle ses comptes. Et comme d’habitude, c’est un carton, en tête des charts (certes moins que 1989), multi-récompensé, accompagné d’une tournée record à 350 millions de dollars. Quant à Kim et Kanye, elle les renvoie une bonne fois pour toutes dans les cordes en publiant l’enregistrement du fameux coup de fil, mais cette fois-ci in extenso, prouvant qu’elle n’a en effet jamais consenti à être qualifiée de “bitch” dans Famous. “Alors, j’ai mis un coup de hache sur la palissade réparée/Mais je ne suis pas la seule amie que tu as perdu… Si seulement tu n’étais pas si sournois”, ironise-t-elle dans le féroce This Is Why We Can’t Have Nice Things. La vengeance est un plat qui se mange froid.

Une autre mésaventure est venue, ces dernières années, renforcer l’aura de Taylor Swift, et nourrir son récit de serpent qui mord quand on la menace : l’affaire des masters. En 2019, alors qu’elle est pleine promotion de son septième album au succès moindre, Lover, elle apprend que Scott Borchetta, l’homme qui l’a découverte, met en vente son label, Big Machine Records. Et avec lui tout son catalogue de masters, qui représente le cœur des royalties. Elle essaie de les racheter elle-même, mais quelqu’un lui grille la priorité : Scooter Braun. Or cet homme n’est autre que le manager de Kanye West. Elle s’en plaint publiquement, allumant une nouvelle polémique où chacun·e est sommé·e de choisir son camp, et elle se fait encore quelques ennemi·es au passage (dont Justin Bieber).

Voyant qu’elle n’a aucun recours, elle a une “idée de génie”, affirme Alexandra Schwartz, co-animatrice du podcast Critics at Large du New Yorker : puisqu’elle a perdu ses masters et qu’elle hait de tout son coeur la personne qui les détient désormais, elle décide de les réenregistrer. À l’identique. Note par note. Et de les ressortir, avec un macaron “Taylor’s Version”, à partir de 2021. Une manœuvre parfaitement légale que personne n’avait jamais osé faire, et qui lui permet de reprendre pleinement possession de sa musique.

Bien sûr, rien n’empêche les gens d’écouter ou de synchroniser les anciennes versions, mais sa fanbase dévouée se rue sur les rééditions et les porte à nouveau au sommet. Dans My Tears Ricochet, une ballade enregistrée sur Folklore, un des deux albums plus intimistes sortis en plein Covid, elle adresse ces mots à son ancien manager Borchetta : “Et c’est encore à toi que je parle, quand je hurle vers le ciel/Et quand la nuit tu ne trouves pas le sommeil, ce sont mes berceuses volées qui parviennent à tes oreilles.” “Il s’agit d’un geste héroïque qui doit être replacé dans son contexte, insiste Alexandra Schwartz. Ce n’est pas juste une artiste qui se bat contre un label, c’est une femme qui se bat contre des hommes ; une femme qui abat son plafond de verre et refuse d’être contrôlée par une conjuration masculine. Qu’on aime ou pas sa musique, ça reste quelque chose.”

Fine observatrice de la vie culturelle américaine qu’elle analyse chaque semaine dans son podcast, elle qualifie cette histoire de “fable” qui a permis à Taylor Swift d’assoir encore davantage son règne sur la pop music et de cimenter l’admiration que lui porte son public, composé majoritairement de jeunes femmes – ainsi que de femmes moins jeunes, comme la journaliste Taffy Brodesser-Akner du New York Times, 48 ans et Swiftie assumée. “Taylor Swift raconte comment les filles deviennent des femmes. Elle énumère les expériences qui nous font grandir, explique-t-elle, admirative. J’ignore pourquoi il a fallu si longtemps pour quelqu’un s’empare aussi bien de ce sujet dans des chansons, mais les siennes y parviennent vraiment.” On ajoutera que, contrairement à nombre de ses collègues qui évoquent frontalement la sexualité (Beyoncé, Cardi B, Ariana Grande, Doja Cat…), Taylor Swift, elle, s’intéresse plutôt à la romance, au sentiment amoureux et aux déceptions inévitables qui l’accompagnent. Un sujet évidemment moins clivant, dans un pays toujours en proie au puritanisme.

Une voix qui porte

Jusqu’en 2016 donc, la pop star cultive une image œcuménique à même de rallier les deux côtés de l’échiquier politique. Venant de la culture country, traditionnellement blanche et républicaine (du moins avant que Lil Nas X et Beyoncé ne s’en emparent), Swift n’a pas intérêt à trop afficher ses opinions, ce qu’elle assume d’ailleurs dans le documentaire Miss Americana sur Netflix : “Pas envie d’être les Dixie Chicks”, lâche-t-elle nonchalamment en référence à ce groupe de country féminin qui a subi un violent backlash après avoir dit, lors d’un concert à Londres en 2003, qu’elles avaient honte de venir du même État que George W. Bush (le Texas).

Mais lorsque Donald Trump s’installe à la Maison Blanche, d’aucuns lui reprochent son silence durant la campagne, alors que Beyoncé ou Demi Lovato enchainaient les levées de fond pour Hillary Clinton. Et elle-même se met à culpabiliser… Le déclic se produit en 2018, lorsqu’elle soutient deux démocrates dans son État d’adoption du Tennessee tout en traitant la sénatrice de l’État, Marsha Blackburn, de “Trump avec une perruque”. Elle accuse plus particulièrement cette dernière de s’attaquer aux “droits humains élémentaires” en se drapant dans les soi-disant “valeurs chrétiennes du Tennessee”. Or, “je suis du Tennessee. Je suis chrétienne. Et ce ne sont pas nos valeurs”, cingle-t-elle dans le documentaire Miss Americana.

Ce coup de gueule n’empêchera pas Blackburn de remporter l’élection, mais à partir de là, le virus de la politique ne quitte plus Taylor Swift. En 2020, elle appelle ainsi à voter pour Biden. Régulièrement (encore très récemment lors des primaires), elle encourage les gens à s’inscrire sur les listes électorales – avec un effet notable, estimé à 35 000 inscriptions (essentiellement des jeunes) en septembre 2023 grâce à un seul post sur Instagram, où elle parle à plus de 280 millions de followers. Elle défend par ailleurs le droit à l’avortement, les droits LGBTQI+, les droits civiques… Bref, elle choisit son camp. Et pourtant, miraculeusement, l’autre camp ne cesse de l’aimer. Pas autant, certes, mais selon un sondage de l’université Monmouth publié en février, 24 % des républicain·es se disent fans contre 33 % des démocrates – un écart acceptable, et extrêmement rare en ces temps ultrapolarisés.

“Elle est aimée de tous, je crois, parce que les Américains ont besoin d’une figure à aimer en ce moment. Quelqu’un autour de qui communier quelles que soient leurs opinions politiques”, analyse Alexandra Schwartz du New Yorker. Même Beyoncé, dont le Renaissance Tour a talonné le Eras Tour, avec pourtant moins de dates, n’atteint pas de tels sommets de popularité. Il est cependant intéressant de noter qu’avec son nouvel album de country, Cowboy Carter, elle contribue elle aussi, puissamment, à combler le fossé culturel entre les deux Amériques qui ne se parlent plus. “Je suis un peu dubitative quant au concept de ‘monoculture’ évoqué un peu partout pour décrire sa domination sur la culture, mais Taylor incarne indéniablement un ‘désir de monoculture’ : une sorte de joie générale à être, à nouveau, pour la première fois depuis longtemps, dans le même wagon.”

Une forme de réconciliation sur l’autel de la musique, donc, qui exclut toutefois, encore, la frange la plus indécrottable du trumpisme : 18 % des sondé·es sont d’accord avec les diverses théories complotistes accusant la star de truquer les matchs de NFL et l’élection à venir… En s’attaquant à une figure aussi populaire, y compris dans une partie de son électorat potentiel, Trump commet-il une erreur stratégique ? Si Alexandra Schwartz se refuse désormais à faire de tels pronostics, tant l’ancien président s’est montré capable de “tirer parti des situations même les plus accablantes”, elle note que ce dernier ne sait puiser son énergie que dans le ressentiment, alors que Taylor Swift ne parle au fond que d’empowerment, même dans ses chansons un peu agressives.

Espérant qu’une telle énergie positive le portera vers un second mandat le 5 novembre, Joe Biden ferait en tout cas tout son possible, selon une information du New York Times, pour obtenir à nouveau un soutien officiel de la chanteuse, restée pour l’instant silencieuse. Et Trump lui-même, dans ses discours, ne cible pas directement Taylor Swift, laissant ses sbires (tel Vivek Ramaswamy ou divers lobbys réactionnaires) le faire à sa place. Lui qui la trouvait jadis (en 2012) “formidable” s’est contenté en février 2024 de dire sur Truth Social, son propre réseau, qu’il “ne croyait pas une seconde” qu’elle puisse lui être “déloyale”, alors qu’il lui a “fait gagner tellement d’argent en signant le Music Modernization Art”, une loi de 2018 qui régule notamment les plateformes de streaming et sur laquelle le président n’a eu aucune influence. Peu lui importe que Taylor Swift ait déjà soutenu Biden en 2020 : Trump n’a juste pas envie de provoquer la superstar.

C’est que, selon plusieurs politologues, un mot de sa part serait susceptible, non pas de retourner des républicain·es convaincu·es, mais plus prosaïquement de mobiliser les indécis·es, particulièrement nombreux chez les jeunes cette année (beaucoup plus qu’en 2020) et chez les indépendant·es, notamment chez les “femmes de banlieues aisées” – une démographie jadis plutôt conservatrice mais désormais au cœur de la coalition démocrate face au repoussoir misogyne qu’incarne Trump. Brandon Valeriano, professeur de sciences politiques dans une université du New Jersey, se demande pour sa part si les jeunes “iront voter pour un homme plus âgé que leurs grands-parents ou s’ils le tiendront responsable des atrocités à Gaza” – deux épouvantails pour Biden.

Or “un soutien de Swift aurait l’avantage de recentrer le débat sur un de ses sujets phares : le droit à l’avortement”. Une thématique grâce à laquelle les démocrates ont systématiquement taillé des croupières aux républicain·es ces deux dernières années, lors des élections de mi-mandat en 2022 ou lors d’élections partielles ou locales. Ce ne serait quoi qu’il en soit pas la première fois qu’une mega célébrité s’engage derrière un candidat. On pourrait citer Frank Sinatra derrière John Fitzgerald Kennedy, Willy Nelson derrière Jimmy Carter, James Stewart, Cary Grant et Charlton Heston derrière leur collègue Ronald Reagan… L’exemple le plus célèbre étant celui d’Oprah Winfrey avec Barack Obama durant la primaire démocrate de 2008 : une étude de micro-économie avait à l’époque quantifié ce soutien à près d’un million de voix – un coup de pouce gigantesque qui avait permis au jeune sénateur de l’Illinois de s’imposer face à Hillary Clinton.

Taylor Swift pourrait-elle avoir un tel impact en novembre 2024 ? Notre politologue en doute. Et il souligne que, selon un sondage commandé en début d’année par Newsweek, si 18 % des électeur·rices se disent prêt·es à voter pour un·e candidat·e soutenu·e par Swift, il·elles sont 17 % à affirmer que cela les en dissuaderait (et 55 % s’en fichent). Confirmation que c’est moins un “effet de souffle” qu’espère Joe Biden qu’un effet de perception : il est un vieil homme blanc certes, mais il doit apparaître avant tout comme un défenseur des jeunes et des femmes. Ce qui a toujours été le cas – quand il était vice-président déjà – mais qu’il est nécessaire de marteler.

Il y a enfin un denier élément à prendre en compte : le système des grand·es électeur·rices aux États-Unis a pour conséquence un resserrement de la bataille autour d’une demi-douzaine d’États-clés très disputés, où quelques dizaines de milliers de votes font la différence. Dans ce contexte, le soutien d’une personnalité aussi populaire que Swift peut être déterminant. Le 30 mars, le réalisateur Rob Reiner (Quand Harry rencontre Sally), en train de tourner la suite de Spinal Tap, a écrit sur X que même s’il aimerait que “Taylor Swift fasse une apparition dans le film, [il] donnerait n’importe quoi pour qu’elle soutienne Joe Biden”. Et d’ajouter : “Elle sauverait pratiquement à elle seule la démocratie américaine.” 

Sur nos radars : Jenys, princesse pop libre et tourmentée

4 mai 2024 à 10:00

Après avoir délaissé ses études d’ingénieure du son à Saint-Pétersbourg, Jenys quitte la Russie au moment de la déclaration de guerre avec l’Ukraine : “J’ai réalisé que je ne pouvais plus rester dans mon pays natal, en tant qu’artiste et que personne queer.” Elle passe par Istanbul avant d’obtenir un visa pour la France et de s’installer à Paris. Après un premier EP, S.ncerity (2021), elle vient d’en sortir un second, Dive Urgent

Au rayon des influences, la jeune femme de 24 ans cite des artistes aussi varié·es que Björk, Siriusmo, Sophie, Smerz, Mitski, Madonna (l’un des titres du dernier EP s’intitule Like a Virgin) et Britney Spears. Elle porte d’ailleurs ce jour-là un hoodie imprimé de la tête rasée de la princesse de la pop. Plus qu’un étendard, le vêtement dit quelque chose sur sa musique : sucrée mais empoisonnée, douce mais âpre, enchanteresse mais hantée, sensuelle mais brutale. Si elle intègre parfois du russe à ses paroles, elle se sent plus à l’aise en anglais : “Les mots de ma langue maternelle sont chargés de trop de cicatrices.”

Naviguant entre art pop et post-club, la productrice apprend peu à peu à intégrer sa voix à ses compositions, comme sur les sublimes Done for Me et Red Tights, titres à paraître sur son premier LP déjà prévu pour début 2025, et avec lesquels elle a enflammé la scène du dernier Festival Mofo : “Mon rapport à ma voix a évolué ces derniers temps ; plus je la travaille, plus j’accepte mes insécurités et mes imperfections, et plus je me sens libre.”

Dive Urgent (The Gum Club/Orage Publishing).

Avec “Here in the Pitch”, Jessica Pratt met de la lumière dans son folk gothique

2 mai 2024 à 06:00

Here in the Pitch est un disque qui commence presque par la fin : l’ouverture Life Is sonne comme un générique qui viendrait idéalement clore un doux mélo, secrètement déchirant. Mais surtout, ce titre magnifique installe l’une des nouveautés de ce quatrième album : une section rythmique qui insuffle discrètement aux grandioses miniatures de Jessica Pratt une pulsation larvée, tapis moelleux ou
goutte-à-goutte obsédant (Nowhere It Was), pour accompagner son phrasé velouté et le piquant de sa voix.

En troquant l’intimisme de sa guitare fragile pour une orchestration ouvragée, qui doit autant à la bossa qu’à Brian Wilson, Pratt pousse les murs mais conserve le murmure. C’est le premier miracle de Here in the Pitch, le plus évident : malgré ses dimensions propices à l’écho, l’endroit où sa musique nous installe reste un confessionnal. Un espace solitaire.

Des signes calmes et du mystère

Si l’album quitte un peu les atmosphères gothiques de Quiet Signs (2019) pour faire entrer un soupçon de lumière californienne, on pourrait lui apposer le même titre : des “signes calmes”, c’est exactement ce qui habite ce disque, réclamant qu’on les débusque avec soin. Un disque qui vous demande – vous intime – de passer un bout de temps avec lui et de lui accorder une attention semblable à celle que l’on devrait toujours réserver aux mystères de l’existence.

Here in the Pitch (City Slang/PIAS). Sortie le 3 mai. En concert à l’Alhambra, Paris, le 2 juin.

Kamasi Washington déploie son jazz soul cosmique en toute liberté

1 mai 2024 à 06:00

La pandémie est passée, sa fille est née, et Kamasi Washington célèbre le bonheur d’être en vie. Ainsi, le disque s’ouvre sur Lesanu, foisonnante prière tirée de la Bible éthiopienne où s’allient claps et piano dingo. S’ensuit une démonstration chorale mêlant jazz, soul et rap à la vitalité contagieuse, Asha the First.

Les ombres de Pharoah Sanders et Sun Ra planent toujours et le cercle d’amis du jazzman venu d’Inglewood ne lui fait pas défaut : Thundercat, le frère batteur de celui-ci Ronald Bruner Jr., le saxophoniste Terrace Martin, Brandon Coleman aux claviers, le contrebassiste Miles Mosley…

Une musique viscéralement affranchie

S’y ajoutent André 3000 (à la flûte sur l’instrumental Dream State) et des valeurs sûres du hip-hop indie américain tels BJ the Chicago Kid (au micro de Together) et les jumeaux Taj et Ras Austin. Cerise pailletée sur le gâteau, on retrouve aussi une star du Black Power dans ce qu’elle a de plus funky, à la fois métaphorique et radicale : George Clinton, sur le frétillant Get Lit.

Plus ramassé que Heaven and Earth (2018), le bien nommé Fearless Movement cultive un groove panafricain, intrépide et propice à la danse. Et c’est sur une réinvention du Prologue du bandonéoniste argentin Ástor Piazzolla que Kamasi Washington prend congé, nous laissant presque essouflé·es par cette musique viscéralement affranchie, autant sur terre que dans le cosmos.

Fearless Movement (Young/Wagram). Sortie le 3 mai.

Mdou Moctar enflamme le rock touareg sur “Funeral for Justice” 

30 avril 2024 à 06:00

Dans un récent portrait pour Pitchfork, Mdou Moctar se confiait sur son art de la protest song : “Quand on veut envoyer un message politique, on a besoin de quelque chose de lourd, fort, rapide et fou – que tu ressentes l’urgence. C’est la même chose quand tu entends la sirène d’une ambulance. La guitare doit faire le même son de taré.”

Pour ce fan de Van Halen jamais en reste pour s’emparer des questions géopolitiques qui concernent le Niger, tout son rapport à la musique semble contenu dans cette citation : la tentation psychédélique dans la comparaison avec une entêtante sirène d’alerte, son rapport vigoureux à la guitare, son engagement politique, notamment anticolonialiste.

Une leçon d’activisme

Si le patchwork d’Afrique victime (Mdou Moctar n’est pas fan des enregistrements en studio), son précédent album, avait des allures d’aboutissement artistique, Funeral for Justice persiste dans l’engagement électrique et le renouvellement du rock touareg. Un alliage détonnant pour confronter la France (et autres “occupants”) aux conséquences de son interventionnisme colonial. Une leçon d’activisme, aussi bien sur le fond que dans la forme.

Funeral for Justice (Matador/Wagram). Sortie le 3 mai. En concert au Petit Bain, Paris, le 25 août.

“A Dream Is All We Know” : The Lemon Twigs propulsent les seventies dans le futur

29 avril 2024 à 07:00

En huit ans de carrière, les Lemon Twigs ont largement confirmé tous les espoirs suscités par leur premier album, l’époustouflant Do Hollywood (2016). Si Brian et Michael D’Addario ont parfois cédé à certains excès de leur âge (concepts barrés, looks improbables, audacieux mélange des genres), leur musique, elle, n’a jamais pâti de cet esprit fantasque qui fait leur force.

Rares sont les artistes aussi jeunes et aussi prolifiques qui parviennent à nous épater à chaque nouvelle sortie. C’est encore le cas de leur nouvelle livraison, A Dream Is All We Know. Sur la pochette, les deux frères nous fixent, impassibles, l’un debout, l’autre la tête en bas dans la posture du poirier – on peut y voir une métaphore de leur propre musique, capable des pirouettes les plus acrobatiques mais qui retombe toujours sur ses pieds.

Des Byrds aux Zombies en passant par le tandem Lennon/McCartney

Le ton est donné dès l’inouï premier single, My Golden Years, bijou power pop qui ouvre ce cinquième LP inspiré. Les deux chanteurs, compositeurs et multi-instrumentistes y célèbrent un âge d’or, ces années bénies qu’ils sont en train de vivre à fond et qui passent en un clin d’œil.

Leurs héros ne sont pas difficiles à deviner, des Beach Boys à Big Star, des Byrds aux Zombies en passant par le tandem Lennon/McCartney. Pourtant, les Lemon Twigs n’ont jamais fait dans le pastiche poussiéreux, ni dans l’hommage trop scolaire – on sent leur respect, leur admiration pour ces légendes, mais aussi le grain de folie de deux vingtenaires new-yorkais pour qui la musique est autant une passion qu’un jeu.

Des mélodies accrocheuses, des guitares qui carillonnent, des harmonies vocales célestes et des instrumentations luxuriantes

Douze morceaux s’enchaînent ainsi en un peu plus de trente minutes. Avant de se conclure par des riffs glam rutilants sur Rock On (Over and Over), les pépites s’enchaînent, portées par des mélodies sans cesse accrocheuses, des guitares qui carillonnent dans nos cœurs, des harmonies vocales célestes et des instrumentations luxuriantes (on privilégie ici le vintage au digital).

Plusieurs musicien·nes viennent leur prêter main-forte, dont Sean Ono Lennon à la basse et à la coproduction d’une chanson (tout le reste a été produit par la fratrie D’Addario), le tendre slow In the Eyes of the Girl, qui aurait pu sans rougir être une face B des Beach Boys. On leur souhaite de prolonger encore longtemps ces good vibrations enchanteresses.

A Dream Is All We Know (Captured Tracks/Modulor). Sortie le 3 mai.

“Big Bang Puzzle”, le premier album patchwork nostalgique de Nit

26 avril 2024 à 16:54

À l’instar de son comparse Ricky Hollywood – avec qui il a partagé la scène lors d’une tournée de Juliette Armanet – et de bon nombre de musicien·nes de studio, Corentin Kerdraon se distingue par une certaine idée de l’érudition musicale.

Une sorte de curiosité qui aurait muté en désir urgent de (re)créer, de toucher à tout et son contraire, de mettre la main à la pâte, et de mélanger des esthétiques en apparence irréconciliables : la variété chic de Juliette Armanet donc, mais aussi la réinvention de Sébastien Tellier en crooner G-funk et les protest songs soul aux côtés du regretté Cola Boyy.

Puzzle pop

Après une première collection de morceaux balnéaires en 2017 (Les Dessous de plages) et un addictif Megamix en forme d’exercice de style pour quatre morceaux du dernier album en date de Juliette Armanet, Nit a trouvé le titre idoine de son premier album, le bien nommé Big Bang Puzzle. Une idée toute simple qui dit à la perfection la multiplicité de ses influences et de ses obsessions musicales et le casse-tête que suppose leur assemblage : jouer, c’est du travail.

C’est donc à nous qu’incombe la responsabilité de remonter le fleuve des influences de Corentin Kerdraon, d’assembler les pièces de ce puzzle qui convoque aussi bien le Norvégien Todd Terje (Pazzo, Zoom!), la french house filtrée (Looney Tune), l’ambient (Haut), Philip Glass (Bas), l’hédonisme de la soul des années 1990 (Autostop avec David Numwami, Drawn To Me), la bande originale du Professionnel d’Ennio Morricone (Acid Arizona). Un jeu de pistes référentiel convoquant les spectres d’une époque pré-bug de l’an 2000, une entreprise qui prend tout son sens à mesure qu’elle se dévoile : émuler et réactiver une nouvelle fois les mêmes sentiments euphoriques et nostalgiques au cœur de toutes ces musiques elles-mêmes hautement référentielles.

Big Bang Puzzle (Record Makers). Sortie le 26 avril.

Avec “Speed It Up”, Lord$ fait valser les étiquettes, du jazz à la pop en passant par le funk

26 avril 2024 à 06:00

Vous pouvez ranger vos grillz plaqués or, Lord$ n’est pas un groupe de mumble rap d’Atlanta mais une formation pop tricolore débusquée et signée par l’excellent label de Bertrand Burgalat, Tricatel. Formé en 2021, Lord$ regroupe cinq musiciens (Bastien Bonnefont, l’ex-batteur de Catastrophe, Rémi Klein, Jay Adams, Zablon et Gary Haguenauer) qui respectent les codes du label : inventivité musicale et style assuré.

Si leurs itinéraires d’instrumentistes chevronnés et biberonnés au jazz pourront faire fuir le premier rockeur venu, ces jeunes musiciens s’en cognent et préfèrent faire valser gaiement les étiquettes, du jazz à la pop en passant par le funk et le prog rock.

Le groupe explose le high score dans nos cœurs

Lord$ est une entité plurielle, aussi libre que créative. Le talent mélodique est là, nourri d’influences telles que Louis Cole, Tyler, The Creator, Thundercat ou Jacob Collier… et les jeux vidéo. Geek alert : le quintette a d’ailleurs récemment créé son propre jeu vidéo, Try Again (disponible gratuitement sur Steam), façon retrogaming, afin de faire la promotion de son dernier EP. Avec ce premier album, le groupe fait encore plus fort et explose le high score dans nos cœurs. Level up!

Speed It Up (Tricatel). Sortie le 26 avril.

Faut-il encore écouter les Pet Shop Boys quarante ans après “West End Girls” ?

25 avril 2024 à 06:00

Après plus de quarante ans de carrière, quatorze albums, des tubes passés dans l’inconscient populaire et une avalanche de compilations, Pet Shop Boys, et sa faculté à creuser le même sillon, sera un jour soigneusement étudié à l’université. Ce n’est pas Nonetheless, produit par l’inévitable James Ford et succédant à la trilogie réalisée avec Jacques Lu Cont (Electric en 2013, Super en 2016 et Hotspot en 2020), qui nous convaincra du contraire.

Soyons honnêtes, malgré notre amour indélébile pour ce joyau de la couronne britannique et son aisance à s’emparer de la quintessence du son des eighties, les derniers disques du tandem, en forme de cavalcades eurodance teintées de jeunisme opportuniste, nous avaient laissé·s de glace.

Un mélange d’hymnes emphatiques et de ballades sentimentales

Il fallait donc revenir en 2016 et à The Pop Kids, leur dernier soupçon de tube, qui retrouvait ce mélange de naïveté sautillante et de gravité camp qui a fait leurs riches heures. Comme si, englués dans une electro pompeuse et tapageuse, loin de la finesse rythmique et mélodique de leurs débuts, Neil Tennant et Chris Lowe ne savaient plus comment faire évoluer leur recette magique sans tomber dans le piège du pastiche.

Mélange d’hymnes emphatiques et de ballades sentimentales, Nonetheless pioche à droite, à gauche dans la discographie du duo comme pour mieux en retrouver sa substantifique moelle et l’updater. Loneliness, premier single pétaradant, pourrait figurer sur Nightlife (1999) ; le déchirant New London Boy ne déparerait pas leur chef-d’œuvre Behaviour (1990) ; Why Am I Dancing? a la puissance symbolique et martiale de Go West. Et Dancing Star rend hommage à West End Girls, leur tube légendaire qui fête son quarantième anniversaire, cité récemment par Drake et repris par les sales punks de Sleaford Mods.

Sur le meilleur album des Pet Shop Boys depuis une bonne décennie, James Ford a l’intelligence d’épurer les rythmiques, de faire exploser leur science des mélodies lacrymales comme de consolider leur mix habile entre électronique et symphonique. Comme un clin d’œil malicieux du producteur star au goût prononcé du tandem pour le drama, la musique classique et les marches militaires.

Nonetheless (Parlophone/WEA). Sortie le 26 avril.

“Apocalypso”, quand Calypso Valois met de l’énergie punk dans sa pop discoïde

24 avril 2024 à 07:00

Ça commence fort avec les foudres synthétiques du single Danse pour moi qui, très vite, laissent place à une basse groovy et à des “oh oh oh” joliment pop. “Un morceau évident dès la première maquette, très représentatif du disque, conquérant et nostalgique à la fois”, commente Calypso Valois. Parce que la sexualité peut être aussi exaltante que belliqueuse… Si ce biais avait déjà été abordé sur son premier disque, l’excellent Cannibale (2017), la chanteuse et musicienne française à l’épatant pedigree (mère : Elli Medeiros, père : Jacno) a pris plusieurs années pour façonner Apocalypso.

“J’avais conscience que mes textes devaient être plus impactants, mes compositions plus poussées, mes arrangements plus soignés encore. Il fallait que je me dépasse.” Tâche maintes fois empêchée par les confinements liés à la pandémie et des remous personnels : “La genèse, la construction et la fabrication de l’album se sont déroulées durant une période apocalyptique, à tous points de vue. Avec le titre Apocalypse Now, qui associe l’amour à un terrain miné, s’est imposé le terme ‘apocalypso’.”

Avec Yan Wagner et Yuksek en renforts classieux

Après avoir imaginé ces dix nouveaux morceaux au piano, Calypso Valois les a façonnés aux côtés de Yan Wagner, déjà arrangeur et producteur de Cannibale, et en a confié le mixage à Yuksek : “C’était comme s’il comprenait ma musique instantanément, qu’il savait où l’emmener sans qu’on lui formule quoi que ce soit.”

Résolument synthétique, Apocalypso s’accompagne de guitares en version live. Rien d’étonnant : se niche en lui, prête à rugir au moindre instant, une énergie punk revendiquée par des groupes écoutés par Calypso Valois, tel Idles. On retrouve néanmoins ses obsessions littéraires, Huysmans en tête, et cinématographiques, de Kubrick à Claire Denis.

Juste avant l’effrontée conclusion À la française, une ballade incarne les ruptures rythmiques comme sentimentales : La Brèche. “J’ai l’impression de m’être entièrement dévoilée. C’est la chanson la plus intime que j’ai écrite, car elle est dénuée de tous fards, avoue-t-elle. Face à l’amour et à la pulsion de vie, manifestés dans l’uptempo et la danse, il y a la destruction et la pulsion de mort.” La plume de Calypso Valois s’avère acérée, mordant par endroits cet·te autre qu’on séduit, qu’on désire, qu’on repousse… et qu’on aime malgré tout.

Apocalypso (Kwaidan Records/Kuroneko). Sortie le 26 avril. En concert à La Boule Noire, Paris, le 15 mai.

“All Born Screaming” de St. Vincent, ou l’autoportrait d’une musicienne en feu

24 avril 2024 à 06:00

Voilà plusieurs albums que St. Vincent dissipe certains malentendus qui ont accompagné ses débuts. À celles et ceux qui ont pu la juger trop arty pour plaire au grand public, ou qui ont pris sa pudeur pour de l’insensibilité, elle répond avec sa meilleure arme : sa musique. Après le fabuleux Daddy’s Home il y a trois ans, chaleureux recueil d’inspiration seventies, la chanteuse, compositrice et musicienne est devenue la First Lady du rock américain indépendant.

Il n’est pas donné à tout le monde de parvenir à surprendre encore sur un septième album, dix-sept ans après l’inaugural Marry Me. C’est pourtant son cas sur All Born Screaming. Le premier extrait, Broken Man, basé sur un riff industriel dévastateur, happe comme un cri du cœur. Le clip, réalisé par l’artiste conceptuel Alex Da Corte, montre St. Vincent en pleine combustion spontanée, dévorée par des flammes qu’elle tente d’éteindre.

Un feu sacré né au Prado de Madrid

Cette image forte orne aussi la pochette du disque. Ce concept leur est venu alors qu’ils visitaient ensemble le musée du Prado, à Madrid. “Dans la salle Goya, nous raconte St. Vincent, on a vu Saturne dévorant un de ses fils, avec cette folie dans son regard, et Le Sabbat des sorcières, tous ces tableaux sombres qui semblaient faire tomber la température de plusieurs degrés ! On s’est regardés et on s’est dit : ‘Voilà l’énergie de ce disque.’ Ensuite, j’ai évidemment approfondi tout ça, mais la palette de base était là : du noir et du blanc associés aux couleurs du feu. La vie elle-même est une danse avec le feu, avec les forces de la création et de la destruction.”

Le cinéaste britannique Steve McQueen [Shame, Hunger], avec qui elle échange régulièrement par téléphone, a lui aussi été une source d’inspiration quand elle a façonné et produit seule cet album. “Ça a été un vaste processus d’élagage, explique-t-elle. J’ai retiré tout ce qui était superflu pour retrouver l’état brut, ce qui existe au sous-sol de moi-même. En tant qu’artiste, on se doit d’aller aussi loin, aussi profondément que possible. J’ai travaillé d’arrache-pied pour trouver mon champ lexical sonore.”

“Perdre des proches, ça clarifie tout. C’est là qu’on comprend ce qui compte.”

Des morceaux intenses témoignent de cette démarche, agrémentés de rythmes electro brutaux ou de guitares électriques sous haute tension. Une équipe all-star l’a accompagnée à divers instruments, dont Stella Mozgawa de Warpaint, Dave Grohl des Foo Fighters, ou l’immense Cate Le Bon. On lui demande ce qu’elle veut dire quand elle déclare que cet album a été fabriqué “au bord du précipice entre la vie et la mort” : “Perdre des proches, ça clarifie tout. C’est là qu’on comprend ce qui compte.”

Malgré ses envies d’extrême et cette conscience du caractère éphémère de la vie, St. Vincent poursuit son épanouissement avec audace et vitalité. Elle gagne encore plus en élasticité dans son songwriting – on pense parfois aux mélodies virevoltantes de Tori Amos, tandis que l’élégant et hollywoodien Violent Times pourrait facilement passer pour un générique de James Bond. Comme le faisait remarquer le dernier titre de la franchise 007, Mourir peut attendre.

All Born Screaming (Total Pleasure Records/Virgin Music France/Universal). Sortie le 26 avril.

Justice : “C’est beau d’avoir tenu vingt ans sans hit !”

Par : laurentmalet
23 avril 2024 à 17:00

Fin janvier, vous avez annoncé Hyperdrama à travers deux singles simultanés, One Night/All Night avec Tame Impala et l’instrumental Generator. Était-ce une manière de présenter d’emblée la quintessence de votre quatrième album ?

Xavier de Rosnay — Pas forcément, car ce sont deux titres qui se ressemblent beaucoup.

Gaspard Augé — Mais qui présentent les saveurs les plus nouvelles.

Xavier de Rosnay — Ça nous paraissait intéressant de montrer l’une des principales facettes du disque, qui est de faire du disco avec des sons de techno hardcore. Sur l’album, on dispose des morceaux dans deux versions distinctes, l’une réalisée par des machines, l’autre par des humains. C’est une idée qu’on caressait depuis longtemps.

Ce qu’on affectionne dans le disco filtré de la fin des années 1990, début 2000, c’est la science de la recherche de la boucle parfaite. Par manque de patience ou simplement de talent, on n’a jamais été capables d’en trouver, alors autant essayer d’en produire nous-mêmes. Generator et One Night/All Night surfent exactement sur cette vague-là, même s’ils ne dégagent pas la même ambiance : l’un est plus anxiogène, l’autre plus solaire.

Generator pourrait d’ailleurs être la suite de Stress

Xavier de Rosnay — C’est certainement dû à son penchant disco orchestral. Je ne sais pas si on s’en lassera un jour : il y a toujours un enfant qui sommeille en nous et qui a envie de faire des ritournelles transformées en disco.

Vous n’avez jamais mis autant de temps à faire un album, puisqu’il s’est écoulé huit ans entre Woman et Hyperdrama…

Xavier de Rosnay — Oui, c’est vrai : on a passé trois ans et demi dessus, mais en bossant à notre rythme. Ce n’était pas une vanne, l’autre jour à la télévision, quand on a dit qu’on travaillait une semaine sur deux. Il n’y a jamais eu de moment de blocage. Trois ans et demi, mais un ressenti d’un an et quelque…

Gaspard Augé — La recherche de vocalistes a aussi ralenti le temps de fabrication du disque.

Xavier de Rosnay — Que l’on travaille avec des artistes célèbres, comme Kevin Parker [Tame Impala] et Miguel, ou moins connus, comme Rimon ou The Flints, on essaie toujours de leur faire ressentir qu’ils font partie du groupe le temps d’un morceau.


Xavier de Rosnay (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)
Xavier de Rosnay (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)

Gaspard Augé — Le seul prérequis est que l’artiste soit présent dans le studio pour discuter des mélodies, des paroles et de la forme globale du titre. C’est le secret d’un bon featuring qui ne colle pas simplement à un instrumental.

Gaspard, à la sortie de ton album solo, Escapades (2021), tu nous disais être devenu allergique à la pop song. Or, vous utilisez l’une des voix les plus reconnaissables de la pop actuelle avec Kevin Parker de Tame Impala…

Gaspard Augé — Avec mon disque instrumental, j’ai pu exorciser plein d’idées en jachère, je ne me suis absolument pas fait violence pour Hyperdrama. C’était très satisfaisant de revenir à la pop music, tout en s’écartant un peu du format traditionnel d’écriture couplet-refrain-couplet.

Derrière cette recherche de featurings internationaux, y avait-il cette quête du hit planétaire ?

Xavier de Rosnay — On a une vague idée de ce qu’est un hit, mais on ne se sent pas prêts à nager dans ces eaux-là, ni à faire les efforts nécessaires pour en obtenir un. Même les morceaux les moins compliqués du disque, j’ai de la peine à imaginer les entendre un jour dans un taxi.

À chaque fois qu’on voyait Kevin Parker, Rimon ou Thundercat, on leur proposait d’enregistrer une chanson avec le moins de mots possibles que l’on pourrait réduire à une seule boucle. Et le single One Night/All Night en est un bon exemple. La conquête d’un hit est trop dangereuse pour nous, et je ne sais pas d’ailleurs si tu sors totalement indemne d’une telle expérience.

“Nous sommes très attachés au format de l’album, qui est pourtant devenu un anachronisme de l’époque” Gaspard Augé

Gaspard Augé — Ce qui est beau, c’est d’avoir tenu vingt ans avec Justice sans hit. Bien sûr, le single D.A.N.C.E. a été un peu matraqué, mais pas au niveau d’un tube international. Notre place actuelle et notre liberté totale nous conviennent parfaitement. De la même manière, nous sommes très attachés au format de l’album, qui est pourtant devenu un anachronisme de l’époque.

Avec Miguel, vous avez fait appel à une star du R&B, mais vous avez utilisé sa voix en prenant presque le contrepied des canons du genre…

Xavier de Rosnay — En discutant avec Miguel, on savait qu’il se situait dans une zone artistique qui pouvait croiser la nôtre. La première fois qu’on l’a entendu, c’était en 2015, sur le single The Valley, qui faisait presque penser à Nine Inch Nails.

Gaspard Augé — Comme du porn R&B indus. [sourire]

Xavier de Rosnay — Quand Miguel a commencé à chanter Saturnine, sa voix très sensuelle, presque lubrique, collait à merveille. On avait envie de l’entendre comme s’il nous chuchotait dans l’oreille, façon ASMR brutal. [sourire] Quand nous sommes revenus à Paris, on avait une seule prise mono pour la faire entrer dans le morceau, sans le moindre traitement.

Miguel aurait, lui, préféré une voix doublée. On aime bien susciter des réactions déconcertées à la première écoute de nos productions. Exactement comme lorsque j’ai écouté le dernier album de Low, Hey What, je n’étais pas préparé à un tel son.


Gaspard Augé (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)
Gaspard Augé (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)

La réinvention permanente fait aussi partie de votre ressort artistique…

Xavier de Rosnay — Pour être honnêtes, on ne sait pas vraiment ce que les gens attendent de nous. Quand on faisait des allers-retours à Los Angeles pour les besoins du disque, on a notamment rencontré un producteur qui nous demandait pourquoi on ne referait pas “un morceau violent” comme D.A.N.C.E., alors que c’est du disco avec une chorale d’enfants.

Il y a donc souvent un énorme malentendu avec notre musique. Quel est le son de Justice ? D.A.N.C.E. ou Stress ? Avec Hyperdrama, on a eu l’impression de tenter des choses nouvelles, alors que les premiers retours d’écoute évoquent souvent l’énergie de notre premier album. Nous sommes donc les plus mauvais pour placer le curseur d’un morceau typique de Justice. La donnée commune, c’est cette couleur disco mélancolique.

Qui est d’ailleurs annoncée dans le titre de l’album, Hyperdrama

Xavier de Rosnay — Oui, c’est vrai. Hyperdrama renvoie à un mélodrame augmenté en version futuriste.

Gaspard Augé — Sur ce disque, on a un peu chamboulé nos habitudes, en ouvrant par un morceau qui n’est pas formellement introductif comme sur les précédents. On est sortis du jingle d’ouverture, en privilégiant une chanson avec Kevin Parker.

Xavier de Rosnay — Il y a dix ans, on aurait certainement ouvert par l’instrumental Incognito. Quand on faisait des écoutes d’album entre copains, Zdar se plaignait toujours de nos intros. [sourire] C’est la première fois qu’on produit autant de musique pour en garder si peu. One Night/All Night, par exemple, est composé en deux accords seulement. Chaque titre du nouvel album représente l’essence de nos capacités, ce qui explique le caractère chronophage de sa conception.

Un des maîtres de la boucle, c’est le producteur Alan Braxe, à qui vous rendez hommage sur Dear Alan

Xavier de Rosnay — Comme les Daft ou DJ FalconAlan Braxe sait trouver la boucle parfaite et le troisième accord triste. D’ailleurs, depuis qu’il s’est associé avec son cousin Falcon, ils ne sortent ensemble que des perles, avec un son toujours neuf et parmi les plus frais du moment. Dear Alan est construit à partir d’une boucle de Dear Brian, le morceau de Chris Rainbow en hommage à Brian Wilson. C’est donc un double clin d’œil.

Formellement, Hyperdrama semble le moins unitaire et le plus éclaté de votre discographie…

Gaspard Augé — Éclaté au sol, comme disent les jeunes. [rires] C’est un disque moins monomaniaque qu’à notre habitude, surtout par rapport à Audio, Video, Disco [2011]. On ne recherche pas la variété à tout prix ; on n’a pas envie de faire dix fois le même morceau. Dans Hyperdrama, on se balade à travers plein d’ambiances, de sensations et d’émotions différentes.

Xavier de Rosnay — Pourtant, l’album est composé à partir de très peu d’instruments, un synthé et un sampler, pour résumer.

Cet album est un bon blind-test pour l’auditeur·rice. Certains titres, comme Afterimage avec Rimon, sonnent comme des classiques immédiats, quand d’autres, à l’instar d’Explorer avec Connan Mockasin, brouillent davantage les pistes…

Xavier de Rosnay — Avec Connan, on a d’abord enregistré la partie chantée, mais on adorait aussi sa voix parlée, très profonde. Le morceau va de pair avec Moonlight Rendez-Vous, qui le précède. On s’est dit que si on déployait un instrumental un peu difficile, il fallait qu’à la fin il y ait cette voix apportant un petit rayon de soleil. C’est comme lorsque tu vas voir un film avec Brad Pitt qui a juste un caméo de dix minutes à la fin.

Quand on lui a demandé de faire ce spoken word, Connan était d’abord réticent. On a fini par lui envoyer des dessins de Mœbius et de Pierre La Police. Si, formellement, les deux sont différents, ils ont en commun cette façon de traiter de situations surréalistes qui ne nous paraissent pas si éloignées d’un petit cauchemar sous fièvre ou d’un rêve sous LSD.

Pour rester sur l’aspect visuel, il y a encore cette fameuse croix sur la pochette. Quelles ont été les pistes de déclinaison de celle-ci ?

Xavier de Rosnay — La pochette est signée Thomas Jumin, avec qui on bosse depuis longtemps. Il nous connaît bien et donc se méfie un peu de nous. Quand on lui a dit en 2019 qu’on commençait à travailler sur un nouvel album, il nous a répondu qu’il fallait s’y mettre dès maintenant. Un jour, dans un taxi avec Gaspard, on a pensé à ces modèles anatomiques avec le corps transparent et à travers lequel on voit les organes.

Gaspard Augé  Cette juxtaposition de quelque chose de très froid et parfaitement lisse avec, en dessous, quelque chose qui bouillonne, plus sale, voire gore, mais profondément humain, fonctionne avec la musique que l’on produit.

“On n’est pas naturellement des gens faits pour la scène” Xavier de Rosnay

Votre tournée a débuté à Coachella, qui est la définition même du gigantisme, et vous allez remplir deux Accor Arena, à Paris. C’est important pour vous de faire entendre la musique maximaliste de Justice dans de si grands espaces ?

Xavier de Rosnay — Oui et non, dans le sens où l’on ne pense pas au live quand on fait un disque. On pense que notre formule scénique et notre musique fonctionnent peut-être mieux à moyenne et grande échelle plutôt que dans un cadre intimiste.

Il y a des groupes que je rêve de voir dans de petites salles et d’autres que je veux voir dans de grands espaces. Ce n’est pas une question de popularité pour nous. Les gens ne viennent pas voir Gaspard et Xavier, on est juste les opérateurs de ce truc-là.

C’est un exercice que vous aimez ?

Xavier de Rosnay — Ça va, ça vient. [rires] C’est dur d’en parler sans donner l’impression qu’on se plaint de notre situation. On n’est pas naturellement des gens faits pour la scène.

Gaspard Augé  On ne peut pas s’en plaindre décemment, parce qu’il y a des musiciens qui rêvent de cette opportunité et qui n’y ont pas forcément accès, mais ce n’est pas chez nous un moteur qui nous anime. Mais il faut le faire et c’est du fun aussi.

Xavier de Rosnay  C’est aussi un moment intéressant de reformatage. On se met dans des dispositions différentes. Encore une fois, c’est pour ça qu’on cloisonne. En gros, il y a trois choses chez Justice : Justice en album, Justice en DJ et Justice en live. Le live, même si c’est moins naturel pour nous, c’est aussi le moment où l’on peut constater le plaisir que les gens ont à écouter la musique que l’on fait. C’est satisfaisant.

On est en face de La Cigale, la salle de concert parisienne où vous avez joué à l’occasion de la sortie de votre premier album. C’était mémorable, avec ce mur d’enceintes et les croix fluorescentes distribuées au public…

Xavier de Rosnay — C’était notre premier concert à Paris. On avait si peu d’expérience qu’on ne savait même pas qu’il fallait faire un rappel. Notre concert avait duré cinquante minutes et les gens nous réclamaient.

Gaspard Augé  En même temps, on ne pouvait pas inventer de morceaux. [sourire]

Xavier de Rosnay  Le concert s’est terminé sous les huées, mais c’était drôle. Tous nos copains au premier étage avaient détruit la salle. Ils s’étaient comportés comme des animaux. On a vu des photos après, ils étaient en slip, tout transpirants. On avait été outrés.

Vous avez dit un jour que le plus difficile dans la musique électronique, c’est de vieillir. C’est un mystère auquel vous êtes encore sensible ?

Xavier de Rosnay — On ne peut pas s’empêcher de se poser la question. Finalement, il y a assez peu d’exemples et tous ont vieilli de manière différente. Kraftwerk, ils se sont figés à un moment qui restera comme ça à vie. Daft Punk avait aussi ça. Avec les robots, ils se sont dit : “Je pourrai voir le groupe dans soixante ans, même si ce ne sont pas les mêmes personnes, ça pourra fonctionner.”

Gaspard Augé  Comme le Blue Man Group. [rires]

“La musique hardcore a une puissance qui nous parle, entre les deux extrêmes qui caractérisent la nôtre : la mélancolie et quelque chose de très pur et énergique” Gaspard Augé

Xavier de Rosnay  Daft Punk s’est d’ailleurs arrêté à un endroit presque inatteignable. C’est une manière hyper-intelligente de mettre un terme aux choses, parce que, quoi qu’il arrive, ils resteront légendaires. D’autres encore continuent, mais en se réinventant. Il y a plusieurs manières d’appréhender cette idée de vieillir, mais on ne sait pas vers quoi on se dirige.

Mais comme il y a moins d’exemples que dans le rock, on a du mal à s’imaginer. Tout dépendra de la manière dont le public continuera à recevoir notre musique, mais on préfère ne pas y penser.

Vous parliez de musique hardcore. Cette musique, vous l’appréhendez depuis votre salon, une clope au bec, ou vous allez la trouver dans les bas-fonds des mégapoles ?

Xavier de Rosnay  Ni l’un ni l’autre. On ne la découvre ni dans des parkings ni en fumant nos cigarettes électroniques, mais en la jouant en DJ-set.

Gaspard Augé  C’est surtout une musique qui a une puissance qui nous parle, entre les deux extrêmes qui caractérisent la nôtre : la mélancolie et quelque chose de très pur et énergique.

Xavier de Rosnay — On écoute finalement assez peu de musiques électroniques, mais dans le royaume de ces musiques, on est toujours séduits par les propositions les plus radicales. Ça nous plaît plus que la radicalité minimale. Depuis le temps qu’on en passe en tant que DJ, on se demandait de quelle manière on allait pouvoir l’intégrer à notre musique. Dans le genre, Gesaffelstein est le dernier artiste à avoir proposé quelque chose qui nous a plu.

Vous n’allez plus en club depuis longtemps ?

Xavier de Rosnay  Non. On l’a déjà dit plein de fois, mais ce qu’il se passe en club appartient à la jeunesse. On se sentirait bizarres d’aller traîner là-bas, presque en espionnage industriel. Tout ce qu’on peut faire, c’est imaginer ce que notre musique peut susciter.

Justice, c’est un nom avec lequel vous êtes toujours en phase, après plus de deux décennies ?

Xavier de Rosnay — Tu es en train de nous demander si on peut être en phase avec ce nom dans un monde aussi injuste ? Selon nous, le groupe et tout ce qui gravite autour – le nom, l’image et la musique –, c’est une lucarne pour sortir de la réalité. On n’est jamais dans le commentaire social de l’état du monde, ou même de nous-mêmes. La musique que l’on fait est finalement très différente de ce que l’on est dans la vie.

Au-delà de l’argument marketing de Pedro Winter, pensez-vous également qu’il s’agit de votre meilleur album ?

Gaspard Augé — On laissera aux gens le soin de décider.

Xavier de Rosnay — Comme dans la pub Jacques Vabre, on préfère dire : “C’est peut-être le meilleur album de Justice, mais c’est à vous de décider.”

Hyperdrama (Ed Banger Records/Because). Sorti depuis le 26 avril. En concert à We Love Green, Paris, le 1er juin ; aux Nuits de Fourvière, Lyon, le 17 juin ; au Festival Beauregard, Hérouville-Saint-Clair, le 4 juillet ; à Main Square, Arras, le 6 juillet ; aux Déferlantes, Port Barcarès, le 11 juillet ; à Musilac, Aix-les-Bains, le 13 juillet ; à Terres du Son, Monts, le 14 juillet ; au Cabaret Vert, Charleville-Mézières, le 17 août ; au Rose Festival, Aussonne, le 1er septembre ; au Delta Festival, Marseille, le 4 septembre ; à l’Accor Arena, Paris, les 17 et 18 décembre.

“Hyperdrama” : Justice signe un grand retour gorgé de groove et de guests

23 avril 2024 à 06:00

En 2007, on avait été ébloui·es par le culot, la liberté et la fureur du premier album de Justice, sa faculté à façonner des hymnes générationnels en érigeant un impressionnant mur du son, fait de grosses turbines, de sons saturés et de beats puissamment rock. On découvrait alors le savoir-faire mélodique, parfois à la limite de la pop, de Xavier de Rosnay et Gaspard Augé, qui ne se doutaient probablement pas que ce premier LP alimenterait leur légende naissante.

Pourtant, Justice semble y revenir aujourd’hui. Après les productions épiques d’Audio, Video, Disco (2011) et les arrangements imbibés de soul de Woman (2016), le duo renoue avec ces morceaux tout-terrain, insolents de jusqu’au-boutisme dans des structures pourtant largement exploitées, mais jamais ainsi, avec cette envie inédite de conquérir les sommets de l’entertainment, laissés vacants par la retraite de Daft Punk.

Des nappes de synthés grandiloquentes et des remèdes à la mélancolie

Dans cette quête de hauteur, Justice s’est assuré un joli filet de sécurité avec les participations de Miguel, Kevin Parker de Tame Impala, Thundercat, Rimon, Connan Mockasin ou The Flints. C’est donc aux côtés d’amoureux de la mélodie que Xavier de Rosnay et Gaspard Augé se sont lancés dans leur ambitieuse croisade, sans jamais se reposer à 100 % sur leur présence.

Certes, Kevin Parker fait du Kevin Parker sur Neverender et One Night/All Night, mais cette double collaboration paraît finalement aussi logique que bienfaitrice. Logique, car l’Australien permet au tandem de revendiquer son attachement à un style, le disco. Bienfaitrice aussi, car Justice tient là au moins deux nouveaux tubes au groove aussi arrondi qu’une boule à facettes.

Un duo incapable de choisir entre Giorgio Moroder, Aphex Twin ou François de Roubaix

D’autres morceaux prolongent la même dynamique : Dear Alan avec son rythme bondissant et ses nappes de synthés grandiloquentes ; Explorer, idéal pour soigner sa mélancolie en roulant tard la nuit sur de longues routes désertiques : Moonlight Rendez-Vous, qui donne envie de déclarer ses sentiments avec la même classe que Patrick Dewaere dans un film des années 1970, ou encore Saturnine, sorte de version alternative des derniers singles de The Weeknd, si ce dernier avait davantage pompé Prince et l’electroclash plutôt que Michael Jackson et Depeche Mode.

Mention spéciale à Muscle Memory, peut-être le morceau le plus libre sur le plan formel, celui d’un duo incapable de choisir entre Giorgio Moroder, Aphex Twin ou François de Roubaix, et qui orchestre donc le rapprochement de ces trois légendes dans un élan très cinématographique. Catégorie ? Hyperdrama, forcément.

Hyperdrama (Ed Banger Records/Because). Sortie le 26 avril. En concert à We Love Green, Paris, le 1er juin ; aux Nuits de Fourvières, Lyon, le 17 juin et en tournée française.

Fat White Family trace toujours sa route rock rageuse et orageuse

22 avril 2024 à 06:00

“L’histoire de Fat White Family est autant une comédie de haute volée, qu’une profonde tragédie. Comme la vie, en fait.” Ces mots sont ceux de Mark Lanegan, flanqués au dos de Ten Thousand Apologies: Fat White Family and the Miracle of Failure (2022), le bouquin de Lias Saoudi et de la journaliste Adelle Stripe sur l’itinéraire chaotique de ce groupe né dans les décombres d’un Royaume-Uni plus UKIP que Cool Britannia. Dire que l’Américain, décédé en février 2022, en connaissait un rayon sur les misérables conditions de l’existence humaine est une banalité. On peut donc le croire sur parole.

Lias, cofondateur de la formation britannique avec son frangin Nathan et l’édenté Saul Adamczewski, a justement l’allure d’un héros tragicomique de bande dessinée. Il y a quelques semaines, on l’a retrouvé enrhumé dans les locaux du label Domino pour parler de Forgiveness Is Yours, le quatrième album de son band. Contre toute attente, il nous prépare un thé au citron et gingembre, avec le geste appliqué d’un junkie à la Burroughs.

Une entreprise de déstabilisation de l’ordre petit-bourgeois

“Tu es venu seul ? Où sont les autres ?”, se hasarde-t-on. Il se redresse : “C’est marrant que tu poses cette question, parce que le bassiste me demandait la même chose : qui sont vraiment les membres du groupe ? Peut-être que je vais finir comme Mark E. Smith, seul capitaine à bord de The Fall, et que je rebaptiserai le projet The Lias Saoudi Fat White Expérience.” Bonne idée. De toute façon, Fat White Family est un navire qui a toujours pris l’eau.

La dope, les outrances, la provocation. Saul, d’ailleurs, ne fait plus partie de l’équipage. À l’époque de Serfs Up! (2019), l’album précédent, c’était déjà presque le cas. “Avec son départ, c’est une certaine vision des choses qui part avec lui. S’il fallait l’écouter, on aurait sorti Metal Machine Music Part 5. Il voulait aller vers des trucs plus industriels et j’adore ça. Mais j’aime aussi la musicalité. Quant à Nathan, il a toujours dit qu’il voulait faire des chansons que notre mère pourrait écouter”, nous précise-t-il.

“Le plan, c’était de partir en tournée en Asie, de se faire un peu de blé, puis de partir vivre dans les montagnes du Maghreb avec ma famille pour monter une sorte de Graceland jihadiste” Lias Saoudi

Fat White Family semblait pourtant avoir pris de bonnes résolutions : “On était tous sur la même longueur d’onde. Le plan, c’était de partir en tournée en Asie, de se faire un peu de blé, puis de partir vivre dans les montagnes du Maghreb avec ma famille pour monter une sorte de Graceland jihadiste. Tout le monde aurait été fonctionnel, puisque tu ne trouves ni héroïne ni cocaïne là-haut. Même Saul avait eu son visa algérien. Et puis la pandémie est arrivée et tout est tombé à l’eau”, relate Lias.

Sans Saul, mais pas sans morgue, le groupe poursuit aujourd’hui son entreprise de déstabilisation de l’ordre petit-bourgeois de l’industrie du disque britannique, en s’efforçant de redonner à la pop un semblant de pouvoir subversif, dans une époque grippée et incapable de savoir quoi faire d’une œuvre irrévérencieuse si celle-ci n’est pas livrée avec une notice explicative précautionneuse.

Contre la gentrification du rock

“Le rock a perdu toute forme de connexion avec cette sorte de dégoût et de dédain prolétariens, qui en étaient le moteur. Il a été gentrifié, comme n’importe quoi d’autre. Qui peut aujourd’hui s’acheter des amplis de basse et de guitare, si ce n’est la jeunesse issue des classes moyennes ? C’est devenu un lifestyle, qui a perdu de sa vitalité et qui n’ouvre plus sur d’autres mondes. Tu trouveras plus de visions futuristes et d’animosité dans la musique électronique ou dans le soundcloud rap, même si j’en écoute peu.”

La répulsion et le désespoir, une affaire de classe ? Forgiveness Is Yours se situe pile dans cet angle mort de la morale où croupissent encore toutes ces questions existentielles que les bonnes consciences et l’air du temps, de tout temps, n’auront jamais évacuées, et que Lias s’échine encore à faire flotter dans nos esprits par le biais de la provocation et du malaise. À l’image de ce Today You Become Man qui relate dans un spoken word frénétique et angoissé le souvenir de sa circoncision tardive.

“Peut-être que je serai le dernier véritable écorché du quartier” Lias Saoudi

“C’était une façon pour moi de surligner cette tendance que les gens ont à trouver dans leur histoire quelque chose qui ressemble à un traumatisme pour ensuite en tirer profit. On est dans une sorte de quête soi-disant vertueuse qui pousse tout le monde à se comporter comme un élu travailliste de seconde zone et à s’exprimer avec toujours beaucoup trop de précaution.”

Qui a dit que la musique se devait d’apporter du réconfort ? Fat White Family a toujours préféré la jouer frontal, décrivant des paysages urbains en lambeaux ou rongés par l’écocide en cours et peuplé de personnages répugnants, tous ramenés à leur prime humanité – de Lee Harvey Oswald à Goebbels, en passant par Kim Jong-un. Ce qui dérange, évidemment. Si Forgiveness Is Yours, avec ses orchestrations électroniques, est moins dans le name-dropping – à noter quand même cette scène surréaliste dans laquelle Sean Lennon est surpris est  en train de masser sa mère, Yoko Ono, tandis que Lias s’adresse au fantôme de John –, il est néanmoins hanté par les hurlements des cramés du rock ayant flirté avec la mort et le diable.

“À chaque fois qu’un Mark E. Smith ou un Shane MacGowan meurt, et dans l’attente du trépas de Nick Cave et d’Iggy Pop, je m’approche toujours un peu plus de la tête du peloton. Je ne me fais pas d’illusion, je suis loin derrière pour l’instant, mais si suffisamment d’entre eux y passent, alors peut-être que je serai le dernier véritable écorché du quartier.” En d’autres termes, le nouvel album de Fat White Family est la bande-son idéale d’un sacrifice rituel fantasmé d’Ed Sheeran sur un bûcher glorieux.

Forgiveness Is Yours (Domino/Sony Music). Sortie le 26 avril. En concert le 27 mai à la Cigale, Paris.

 “Juste un peu de ciel” : AnNie .Adaa chamboule les codes de la musique urbaine

18 avril 2024 à 06:00

Ces dernières années, une partie non négligeable du rap français s’est trouvé une nouvelle marotte : la course à l’originalité. Malgré de nombreux coups d’éclat essaimant dans le paysage rap, un certain nombre d’artistes se sont déjà heurté·es à un mur – beaucoup sont originaux·ales de la même manière.

Dans ce fourre-tout, AnNie .Adaa fait figure d’exception. Alors membre de HPA Mob (aux côtés de Wallace Cleaver notamment), il publie en 2022 un premier album, Qu’aujourd’hui ne meure jamais, qui n’a rien du coup d’essai. Expérimental sans se noyer dans les expérimentations, le rappeur y présente déjà une forme définitive de sa musique.

Une quête de liberté et de singularité

Avec Juste un peu de ciel, son deuxième album, AnNie .Adaa hisse encore plus haut son rap infusé de la spiritualité du rap UK et des rythmiques de la bass music d’outre-Manche, de l’approche bruitiste de l’abstract hip-hop ou de surgissements rock indé (il revendique l’influence de James Blake, Kanye West ou Radiohead).

À l’instar de son nom de scène associant le nom de sa grand-mère et l’acronyme de “All dogs are allowed”, AnNie .Adaa déploie cette maestria technique au service d’un rap en clair-obscur saisissant. Une quête de liberté faisant basculer l’artiste dans une autre dimension : plus qu’un rappeur original, AnNie .Adaa est un rappeur singulier.

Juste un peu de ciel (Marlaa/PIAS). Sortie le 18 avril.

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