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À partir d’avant-hierMusique

La musique se gentrifie, les artistes se précarisent

3 mai 2024 à 09:20

La semaine dernière, le quotidien britannique The Guardian publiait un papier sur le business du live outre-Manche intitulé : The working class can’t afford it”: the shocking truth about the money bands make on tour. Soit, en français : “La classe ouvrière ne peut plus se le permettre” : la terrible vérité sur l’argent que gagnent les artistes en tournée. Interviennent dans ce sujet plusieurs groupes (English Teacher, Nubiyan Twist), un manager d’artistes, le représentant de l’association de défense des intérêts des musicien·nes (Featured Artists Coalition) : tous sont d’accord sur un point : les artistes ne peuvent pas vivre des concerts. Pire, ils perdent de l’argent.

Ils et elles ont testé pour vous

Une enquête qui fait écho à la parole de Lias Saoudi de Fat White Family, recueillie par nos soins à l’occasion de la sortie du dernier album du groupe : “Le rock (…) a été gentrifié, comme n’importe quoi d’autre. Qui peut aujourd’hui s’acheter des amplis de basse et de guitare, si ce n’est la jeunesse issue des classes moyennes ?” Sur X, la musicienne claire rousay (qui vient de sortir son génial nouvel album sentiment) cite l’article en allant dans le sens du constat qu’il établit : “J-2 avant l’échéance du loyer, je confirme.”

De son côté, l’immense Ryley Walker, héros héroïque de l’indie made in US, jamais le dernier pour la déconne, ironise, toujours en rebondissant sur le papier du Guardian : “J’ai accepté l’idée que si je devais mourir sur l’autoroute à péage de l’État de l’Ohio, le crédit poursuivra toute ma famille, même éloignée, jusqu’à ce que la dette soit payée.

Qui les paie ?

The Guardian souligne par ailleurs que cet état de fait concerne aussi bien les artistes indépendant·es que celles et ceux signé·es en major, qu’ils ou elles jouent pour 200 ou 2 000 personnes. Une artiste américaine nous confiait récemment qu’aux États-Unis, dès qu’un·e musicien·ne arrête de tourner, même en ayant joué sur scène à l’international, il ou elle retourne dès le lendemain servir des cafés dans les diners des quartiers gentrifiés pour maintenir un niveau de revenus décent.

Dans le Guardian, Dan Potts, de Red Light Management, pointe du doigt un problème endémique à l’industrie de la musique, qui méconnaîtrait elle-même son propre système de répartition d’une richesse qui ne ruisselle pas jusque dans les poches des artistes : “Les gens des labels pensent que les artistes se font de l’argent avec les tournées, pendant que les producteurs de spectacle s’imaginent qu’ils gagnent leur vie grâce aux revenus générés par les éditions (…) tout le monde pense que les artistes se font de l’argent via un autre secteur de l’industrie” et de conclure : “Les artistes sont les plus gros employeurs de l’industrie en réalité.

Chapeau et admiration éternelle pour tous les réseaux suburbains, salles, tourneurs DIY, artistes qui, envers et contre tout, continuent de faire communauté en se saignant pour que vive une certaine idée de la pluralité et de la lutte des classes.

Édito initialement paru dans la newsletter musique du 3 mai 2024. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !

Justice : un come-back au retentissement planétaire

26 avril 2024 à 16:19

Sauf à avoir vécu dans un caisson insonorisé depuis trois mois, la sortie du quatrième album de Justice ne vous aura guère échappé. Depuis l’annonce officielle, le 24 janvier dernier, de la parution printanière d’Hyperdrama – un disque attendu depuis huit ans, mine de rien –, pas un jour ou presque ne sera passé sans une nouvelle Hyperdramatique de Gaspard Augé et Xavier de Rosnay – des premiers singles extraits à la liste des featurings jusqu’à leur retour événementiel sur la scène de Coachella il y a dix jours – il faut voir l’enchaînement One Night/All Night avec D.A.N.C.E. pour mieux comprendre la déflagration visuelle et sonore attendue samedi 1er juin à We Love Green. Un come-back au retentissement planétaire pour un album déjà triomphal, à l’instar d’un casting XXL à faire pâlir de jalousie n’importe quel producteur electro (Tame Impala, Miguel, Rimon, Thundercat, Connan Mockasin, The Flints).

C’est qui est beau, c’est d’avoir tenu vingt ans avec Justice sans hit, s’amuse pourtant à nous confier l’autre duo de la French Touch dans une interview réalisée bien avant le tunnel des répétitions pour leur show à Coachella. “Bien sûr, le single D.A.N.C.E. a été un peu matraqué, mais pas au niveau d’un tube international. Notre place actuelle et notre liberté totale nous conviennent parfaitement.” Et c’est précisément cette double singularité qui permet à Gaspard Augé et Xavier de Rosnay d’avoir transformé, depuis plus de deux décennies, leur amitié en aventure artistique. Paradoxalement, Hyperdrama est sans doute l’album de Justice qui compte le plus de hits potentiels – le single One Night/All Night avec Kevin Parker de Tame Impala comptant déjà près de 20 millions de streams sur Spotify depuis sa sortie fin janvier. Et si l’imparable Afterimage avec Rimon est déjà notre tube de l’été, le printemps 2024 rime déjà avec Justice partout.

Édito initialement paru dans la newsletter Musique  du 26 avril. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !

Dubaï sous l’eau, le nouvel album de Marie Klock… C’est l’édito bizarre de François Moreau

19 avril 2024 à 14:42

Dubaï sous la flotte, des chameaux emportés par le courant dans le désert, le tarmac de l’aéroport international de l’émirat transformé en piscine houleuse. Les images qui nous sont parvenues cette semaine des Émirats arabes unis, en proie à des pluies torrentielles, ont quelque chose d’onirique, voire de carrément bizarre et omineux. Momentanément victime de perturbations cognitives à la vue de ces scènes que l’on aurait dites extraites d’un roman d’anticipation, je me suis souvenu de cette phrase d’Alain Damasio, auteur de science-fiction sous les feux de la rampe, prononcée sur France Inter le 11 avril : “Pendant très longtemps, on nous a vus comme des gens qui font de la prospective, c’est allé tellement vite qu’on est devenus des écrivains réalistes”.

À peu près au même moment, dans mon courrier, je tombe sur ce bouquin de Mark Fisher, éminent critique culturel britannique décédé en 2017, publié ces jours-ci pour la première fois en France par les éditions Sans soleil et traduit par Julien Guazzini : Par-delà étranger et familier – Le bizarre et l’omineux. Dans cet ouvrage, le critique “cartographie les variétés de l’étrange” qui hantent les œuvres des artistes que l’on connaît tous·tes – de The Fall, à David Lynch, Stanley Kubrick ou encore l’autrice australienne Joan Lindsay. Au sujet du bizarre, il écrit que son surgissement “vient signaler que les concepts et les référentiels utilisés jusqu’à présent sont dorénavant obsolètes”. À propos de l’omineux, il poursuit en disant qu’il “peut nous donner accès aux forces qui gouvernent la réalité ordinaire mais qui sont généralement dissimulées, tout comme il peut nous donner accès à des espaces situés complètement au-delà de la réalité banale”. Comme la vision des chameaux de Dubaï entraînés par les eaux, deux disques sortis récemment ont détraqué nos sens. Bizarres et omineux, eux aussi, dans le sens où ils nous sortent momentanément de notre quotidien trop réaliste pour être vrai.

Conspirations ?

Il y a d’abord Un autre monde///dans notre monde, objet de collages sonores halluciné, piloté par Jean-François Sanz et mettant à l’honneur le réalisme fantastique, dans la lignée du travail de curation du commissaire d’expo affilié à agnès b. On y retrouve, entrecoupés de propos radiophoniques de Louis Pauwels et Jacques Bergier (papes de ce courant de pensée contre-culturel des sixties en quête de civilisations perdues), des pépites musicales vintage (de Tuxedomoon à Guy Skornik ou Brigitte Fontaine) et des inédits contemporains (des Limiñanas à Exotourisme ou Zombie Zombie).

L’autre, c’est l’album de Marie Klock, intitulé Damien est vivant, en hommage à son ami poète décédé Damien Schultz. Jouant des faux raccords, on reconnaît dans les textes et dissonances sonores de la musicienne, ce regard à côté, sur ces choses et sentiments qui n’ont rien à foutre là, situés à la lisière du ridicule et du pathétique, mais qu’on ne prend pas la peine de souligner par crainte de devenir zinzin. Tout se recoupe, finalement. À croire que les conspirations existent.

Édito initialement paru dans la newsletter Musique du 19 avril. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !

Billie Eilish et son futur album : le retour du slow listening ?

12 avril 2024 à 11:24
© William Drumm

Billie Eilish a annoncé le 8 avril dernier la sortie de son troisième album, Hit Me Hard and Soft. Il sera disponible le 17 mai et, comme d’habitude, il a été mis en boîte avec son frangin, Finneas. Dans un communiqué, Billie déclare : “Cet album est à écouter idéalement dans son intégralité du début à la fin.”

Pour creuser davantage le sillon de cette injonction d’esthète, la musicienne ajoute qu’elle ne sortira pas de single et ne dévoilera rien du disque – à part le tracklisting qui a fuité – jusqu’au jour de sa sortie officielle. Une injonction, une fois encore, qui nous rappelle ce concept branlant ayant fait surface sur Internet il y a une dizaine d’années : le slow listening.

C’était quoi, le slow listening ?

Pour faire court, il s’agit de se dédier à l’écoute d’un album dans son intégralité, si possible sur du bon matos et en ne faisant rien d’autre que cela. À l’époque, la génération ayant grandi avec le support physique comme seul et unique format d’écoute s’était bien marrée en découvrant cette épiphanie émanant des milieux gentrifiés.

Écouter un album en entier, quelle révolution ! Cette “tendance”, qui n’a pas résisté à la réalité des flux incessants, du morcellement des œuvres et de l’interconnexion généralisée, avait néanmoins le mérite de proposer une alternative à nos vies TGV et à la vision dystopique d’un futur (notre présent) dans lequel les œuvres musicales ne s’inscriraient plus dans le temps long.

Sous l’océan

Billie Eilish a par ailleurs dévoilé la pochette de l’album. Sur celle-ci, on la voit sous l’eau, le regard tourné vers une porte ouverte à la surface. Un teaser vidéo accompagne l’image : elle sombre, et un bras vient l’attraper à la dernière minute, la sauvant de l’appel des abysses. Évidemment, Billie n’a pas inventé l’imagerie de l’engloutissement du monde en tant qu’il peut d’abord être un engloutissement de soi.

Du mythe de l’Atlantide à celui de la submersion du Japon, de l’esthétique steampunk de Waterworld (1995) au bébé de Nirvana, des accès dépressionnaires du rappeur Hamza sur Paradise (2019) au Titanic Rising (2019) de Weyes Blood : les visions sous-marines, tour à tour vectrices d’un message apocalyptique, écologique, fantastique, politique, ou de prévention pour la santé mentale, hantent la culture populaire.

En ce qui concerne Hit Me Hard and Soft, on a repensé au bouquin du musicien, journaliste et écrivain David Toop, Ocean of Sound : Ambient music, mondes imaginaires et voix de l’éther (1995). Toop y documente le passage de l’état mathématique à l’état gazeux de la musique, depuis les pérégrinations aquatiques des musiciens balinais jusqu’à “l’invention” de l’ambient par Brian Eno, obsédé par la coloration pastel de ses atmosphères sonores. “Un nombre croissant de musiciens créent des œuvres qui saisissent la transparence de l’eau”, écrivait-il déjà.

Billie Eilish a grandi à Los Angeles, immense citée évaporée, biberonnée à toutes les hybridités musicales offertes par l’hyper-accès à Internet. Dans cet océan, sa volonté de reconnecter le monde à un album ancré dans une démarche artistique qu’elle s’imagine être cohérente, ressemble à une tentative ultime de regagner la terre ferme.

Kurt Cobain, 30 ans déjà

5 avril 2024 à 08:27

Les quelques égaré·es né·es un 5 avril doivent vivre depuis 1994 avec l’idée que leur anniversaire sera toujours éclipsé par celui de la mort de Kurt Cobain. Cette année sera plus que jamais le cas, la cartouche du fusil Remington M11 ayant traversé la tête du natif d’Aberdeen, Washington, fêtant ses 30 ans. C’est qu’on les aime, les chiffres ronds. Ils disent quelque chose de la manière dont la mémoire est affectée par le temps.

La relève

Comme avec toutes les icônes de la culture populaire disparues trop tôt, on a longtemps cherché qui était l’héritier de Kurt Cobain chez les emo kids du rap (de Lil Uzi Vert au démoniaque XXXTentacion), jusqu’à l’apparition de Billie Eilish, en qui un type comme Butch Vig, producteur de l’album Nevermind, a vu les reflets de Kurt. En 2021, il nous confiait : “Elle exprime son anxiété de l’époque dans laquelle elle vit et se situe à un niveau émotionnel qui parle directement aux gens qui la suivent, parce qu’ils sont précisément comme elle. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec Nevermind. Preuve que le dispositif en power trio de Nirvana n’était qu’un support dynamique pour exalter un dégoût, et non une doctrine rock formelle.

Néanmoins, il peut se passer plus en trois ans qu’en trente. C’est ainsi qu’en 2024, la question de la réincarnation de Kurt Cobain dans la peau d’un individu cristallisant tous les reflux de l’époque nous semble soudainement nulle et non avenue. Tout est plus diffus, mouvant, asymétrique. Un disque paru ces jours-ci documente ce glissement de paradigme : CD Wallet, de Homeshake. Mon disque préféré de l’année so far. La pochette – une piaule bordélique d’ado tardif jonchée de fringues, de CD et de bouquins – est grunge. La photo aurait pu être prise en 1994, mais il y a aussi des chances pour qu’elle ait été shootée hier.

Éternelle adolescence

La musique, quant à elle, tranche avec les albums précédents du Canadien, plus axés sur les synthés. Ici, Peter Sagar (son vrai nom), sort les guitares slowcore de son adolescence 90’s passée dans les environs de sa bourgade d’Edmonton, capitale de la province de l’Alberta. Mac DeMarco vient de là-bas, lui aussi. Le geste est donc nostalgique, comme le coup d’œil dans un rétro dévoilant un paysage familier, mais étrange. Dans un entretien accordé au magazine culturel Range, il raconte que CD Wallet a été “réalisé dans un style indie rock heavy et simple, pour impressionner l’ado qu[‘il] étai[t]” : “Quelques chansons évoquent des événements spécifiques, mais la plupart sont la réminiscence de l’époque de mon enfance, quand je me saoulais derrière une benne à ordure. Rien de très profond là-dedans.

Trente ans après sa mort, Cobain n’est plus le Christ qu’on a bien voulu faire de lui et qu’il vomissait, mais une tronche de plus sur un poster dans la chambre de Peter Sagar et de tous·tes les gosses se souvenant d’abord du quotidien plombé d’une enfance passée dans la décennie 1990.

Édito initialement paru dans la newsletter musique du 5 avril 2024. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !

“L’Enfer sur Terre : Une décennie de rap-fiction” : De quel rap est faite l’Amérique ?

22 mars 2024 à 11:28

De quoi est faite l’Amérique ? De petites âmes égarées sur un territoire hanté, où la violence, quand elle n’est pas contenue dans le déni des banlieues blanches qui s’étendent à perte de vue, explose de toute part dans un déluge de feu et de souffrances. Tandis que les projecteurs sont braqués sur la conquête hollywoodienne de Sydney Sweeney et la puissance de frappe économique de Taylor Swift, Audimat éditions, par l’entremise des auteurs Mohamed Magassa et Nicolas Pellion, propose un ouvrage en forme de Guide du routard des marges où prospèrent ces êtres abîmés, brisés, grotesques, grandioses, veules, épiques, sans pitié, immondes, merveilleux, christiques et éphémères que sont les rappeurs.

L’ouvrage L’Enfer sur Terre : Une décennie de rap-fiction (2024) pose ainsi l’hypothèse que “le rap des années 2010, aux États-Unis, s’est placé sous le signe de la fiction et du récit”, qu’il s’emploie à démontrer en marchant sur les traces d’artistes (de Mach-Hommy à Drakeo the Ruler, en passant par Kodak Black, Chief Keef ou encore Kevin Gates et Icewear Vezzo) et dont la musique ne serait pas la traduction psychédélique et effarée de la mauvaise conscience de l’Amérique, mais plutôt son inconscient marécageux.

La carte et le territoire

La démarche est maline : au lieu de tomber dans le trombinoscope hagiographique, Magassa et Pellion partent du territoire (les zones enclavées de Rochester, le southside ultra-violent chicagoen, Flint et ses eaux polluées, la Louisiane submergée de Lil Wayne, la Floride maudite de la Santeria…) pour mieux décrypter le parcours et les élucubrations visionnaires, sonores et textuelles, de ces Homère contemporains, devenus eux-mêmes des mythologies instantanées. En reliant de cette manière divers points sur la carte, les auteurs dressent un état des lieux du carnage capitaliste en cours outre-Atlantique et des récits qui en découlent – récits qui, au-delà de s’ancrer dans le local, s’inscrivent dans un héritage que l’on doit faire remonter jusqu’à l’époque de l’esclavage. Dans une certaine mesure, le bouquin nous rappelle les BD de Robert Crumb sur la vie (chaotique) et la mort (jeune) des bluesmen du Delta.

En filigrane, L’Enfer sur Terre : Une décennie de rap-fiction pose la question des frontières de plus en plus troubles entre la fiction et la réalité, dans un pays où le pire des dystopies documentées dans les romans de science-fiction des années 1950 est perçu, par Donald Trump et les néo-réactionnaires de la Silicon Valley, comme des programmes à exécuter.

L’Enfer sur Terre : Une décennie de rap-fiction, de Mohamed Magassa et Nicolas Pellion (Audimat éditions), 320 p., 20 €. En librairie

Édito initialement paru dans la newsletter Musiques du 22 mars. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !

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