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À partir d’avant-hierMusique

Peut-on faire du postpunk minimaliste ? La réponse éclatante de Bibi Club

Protagonistes de la communauté musicale indépendante de Montréal, la chanteuse et claviériste Adèle Trottier-Rivard et le guitariste Nicolas Basque forment depuis 2015 un couple à la ville comme à la scène. Amorcé en 2016, leur projet répondant au doux nom de Bibi Club les amène à faire ensemble “de la party music de salon”, pour citer le court texte de présentation figurant sur leur page Bandcamp.

Tout à fait fidèle à ce descriptif, l’EP Bibi Club, paru au printemps 2019, marque l’acte de naissance officiel du groupe. Il contient quatre chansons empreintes d’une fraîcheur pétulante, simples et directes, dans un style do it yourself, oscillant entre electro-pop diaphane et postpunk minimaliste. Brut, sans rien de superflu, le charme opère – et emporte – instantanément, en particulier sur Jean René, la seule des quatre en anglais, cavalcade de poche au crescendo irrésistible.

On pense à Beach House et à une plage abandonnée

Délivrant huit morceaux, dont un long et absorbant instrumental atmosphérique (Bellini), leur premier album Le Soleil et la Mer, judicieusement sorti durant l’été 2022, s’inscrit dans la même veine avec une accentuation un peu plus rêveuse. Tout en grâce légère et en mélancolie diffuse, il semble flotter à travers une plage abandonnée, lentement happée par le crépuscule, où l’on croise notamment les ombres de Brigitte Bardot, Claudine Longet et Beach House.

Au cœur de ce printemps 2024, Bibi Club franchit à présent le cap du deuxième disque avec Feu de garde. On peut y découvrir onze nouvelles chansons, en grande majorité en français. Très imagées, les paroles cultivent un lien étroit avec la nature et les éléments. Toutes deux parcourues de frémissements ardents, La Terre – ode doucement hallucinée à la nature – et Le Feu – brûlante échappée au bout de la nuit – en offrent deux superbes illustrations.

Divers éclats poétiques surgissent ailleurs. “Tes yeux noirs sont un lac infini”, attrape-t-on par exemple sur L’Île aux bleuets, trépidante déclaration d’amour fou. Quant à la musique, toujours aussi richement économe, elle se révèle plus nerveuse que sur Le Soleil et la Mer, donnant davantage d’importance dynamique à la guitare. Évoquant souvent de précieux trésors du rock indé britannique (Young Marble Giants, Marine Girls, Virginia Astley…), ce disque cristallin compte d’ores et déjà parmi nos favoris de 2024. ♦ Jérôme Provençal

Feu de garde (Secret City/Modulor). Sortie le 10 mai. En concert au Popup du Label, Paris, le 6 juin.

Percutant et accrocheur, Arab Strap ne fait pas ses 30 ans de carrière

6 mai 2024 à 07:00

I’m Totally Fine with It Don’t Give a Fuck Anymore pourrait figurer parmi les titres les plus démissionnaires de l’histoire de la pop. Pourtant, loin du je-m’en-foutisme tranquille que l’on pourrait imaginer, ce nouvel album est un brûlot qui joue des coudes pour s’extirper de son passé et bousculer son époque. Et quel passé !

Alors qu’Arab Strap achève une tournée célébrant le vingt-cinquième anniversaire de Philophobia (1998), monument romantique écorché qui soignait le manque d’amour et le sexe triste à grand renfort de bière tiède et de dope premier prix, le groupe choisit de ne plus regarder dans le rétro pour se concentrer sur son avenir. Tous crocs dehors, Aidan Moffat et Malcolm Middleton envoient riffs lourds et textes mordants prononcés avec l’accent de Glasgow, beaux comme une lande foudroyée.

Un immanquable mélange de rock, d’electro et de folk

Revitalisé comme jamais, Arab Strap ose le mélange des styles (rock, electro et folk) et aborde intelligemment la question de notre humanité dans un monde hyperconnecté et complotiste, sans jamais sonner comme de vieux réacs sentencieux. Séparé, puis réuni de nouveau, le duo écossais regarde droit devant lui, et on le suit les yeux fermés. Percutant et accrocheur, ce disque s’impose aisément comme l’un des immanquables de ce début d’année.

I’m Totally Fine with It Don’t Give a Fuck Anymore (Rock Action Records/PIAS). Sortie le 10 mai.

Avec “Here in the Pitch”, Jessica Pratt met de la lumière dans son folk gothique

2 mai 2024 à 06:00

Here in the Pitch est un disque qui commence presque par la fin : l’ouverture Life Is sonne comme un générique qui viendrait idéalement clore un doux mélo, secrètement déchirant. Mais surtout, ce titre magnifique installe l’une des nouveautés de ce quatrième album : une section rythmique qui insuffle discrètement aux grandioses miniatures de Jessica Pratt une pulsation larvée, tapis moelleux ou
goutte-à-goutte obsédant (Nowhere It Was), pour accompagner son phrasé velouté et le piquant de sa voix.

En troquant l’intimisme de sa guitare fragile pour une orchestration ouvragée, qui doit autant à la bossa qu’à Brian Wilson, Pratt pousse les murs mais conserve le murmure. C’est le premier miracle de Here in the Pitch, le plus évident : malgré ses dimensions propices à l’écho, l’endroit où sa musique nous installe reste un confessionnal. Un espace solitaire.

Des signes calmes et du mystère

Si l’album quitte un peu les atmosphères gothiques de Quiet Signs (2019) pour faire entrer un soupçon de lumière californienne, on pourrait lui apposer le même titre : des “signes calmes”, c’est exactement ce qui habite ce disque, réclamant qu’on les débusque avec soin. Un disque qui vous demande – vous intime – de passer un bout de temps avec lui et de lui accorder une attention semblable à celle que l’on devrait toujours réserver aux mystères de l’existence.

Here in the Pitch (City Slang/PIAS). Sortie le 3 mai. En concert à l’Alhambra, Paris, le 2 juin.

Kamasi Washington déploie son jazz soul cosmique en toute liberté

1 mai 2024 à 06:00

La pandémie est passée, sa fille est née, et Kamasi Washington célèbre le bonheur d’être en vie. Ainsi, le disque s’ouvre sur Lesanu, foisonnante prière tirée de la Bible éthiopienne où s’allient claps et piano dingo. S’ensuit une démonstration chorale mêlant jazz, soul et rap à la vitalité contagieuse, Asha the First.

Les ombres de Pharoah Sanders et Sun Ra planent toujours et le cercle d’amis du jazzman venu d’Inglewood ne lui fait pas défaut : Thundercat, le frère batteur de celui-ci Ronald Bruner Jr., le saxophoniste Terrace Martin, Brandon Coleman aux claviers, le contrebassiste Miles Mosley…

Une musique viscéralement affranchie

S’y ajoutent André 3000 (à la flûte sur l’instrumental Dream State) et des valeurs sûres du hip-hop indie américain tels BJ the Chicago Kid (au micro de Together) et les jumeaux Taj et Ras Austin. Cerise pailletée sur le gâteau, on retrouve aussi une star du Black Power dans ce qu’elle a de plus funky, à la fois métaphorique et radicale : George Clinton, sur le frétillant Get Lit.

Plus ramassé que Heaven and Earth (2018), le bien nommé Fearless Movement cultive un groove panafricain, intrépide et propice à la danse. Et c’est sur une réinvention du Prologue du bandonéoniste argentin Ástor Piazzolla que Kamasi Washington prend congé, nous laissant presque essouflé·es par cette musique viscéralement affranchie, autant sur terre que dans le cosmos.

Fearless Movement (Young/Wagram). Sortie le 3 mai.

Mdou Moctar enflamme le rock touareg sur “Funeral for Justice” 

30 avril 2024 à 06:00

Dans un récent portrait pour Pitchfork, Mdou Moctar se confiait sur son art de la protest song : “Quand on veut envoyer un message politique, on a besoin de quelque chose de lourd, fort, rapide et fou – que tu ressentes l’urgence. C’est la même chose quand tu entends la sirène d’une ambulance. La guitare doit faire le même son de taré.”

Pour ce fan de Van Halen jamais en reste pour s’emparer des questions géopolitiques qui concernent le Niger, tout son rapport à la musique semble contenu dans cette citation : la tentation psychédélique dans la comparaison avec une entêtante sirène d’alerte, son rapport vigoureux à la guitare, son engagement politique, notamment anticolonialiste.

Une leçon d’activisme

Si le patchwork d’Afrique victime (Mdou Moctar n’est pas fan des enregistrements en studio), son précédent album, avait des allures d’aboutissement artistique, Funeral for Justice persiste dans l’engagement électrique et le renouvellement du rock touareg. Un alliage détonnant pour confronter la France (et autres “occupants”) aux conséquences de son interventionnisme colonial. Une leçon d’activisme, aussi bien sur le fond que dans la forme.

Funeral for Justice (Matador/Wagram). Sortie le 3 mai. En concert au Petit Bain, Paris, le 25 août.

“A Dream Is All We Know” : The Lemon Twigs propulsent les seventies dans le futur

29 avril 2024 à 07:00

En huit ans de carrière, les Lemon Twigs ont largement confirmé tous les espoirs suscités par leur premier album, l’époustouflant Do Hollywood (2016). Si Brian et Michael D’Addario ont parfois cédé à certains excès de leur âge (concepts barrés, looks improbables, audacieux mélange des genres), leur musique, elle, n’a jamais pâti de cet esprit fantasque qui fait leur force.

Rares sont les artistes aussi jeunes et aussi prolifiques qui parviennent à nous épater à chaque nouvelle sortie. C’est encore le cas de leur nouvelle livraison, A Dream Is All We Know. Sur la pochette, les deux frères nous fixent, impassibles, l’un debout, l’autre la tête en bas dans la posture du poirier – on peut y voir une métaphore de leur propre musique, capable des pirouettes les plus acrobatiques mais qui retombe toujours sur ses pieds.

Des Byrds aux Zombies en passant par le tandem Lennon/McCartney

Le ton est donné dès l’inouï premier single, My Golden Years, bijou power pop qui ouvre ce cinquième LP inspiré. Les deux chanteurs, compositeurs et multi-instrumentistes y célèbrent un âge d’or, ces années bénies qu’ils sont en train de vivre à fond et qui passent en un clin d’œil.

Leurs héros ne sont pas difficiles à deviner, des Beach Boys à Big Star, des Byrds aux Zombies en passant par le tandem Lennon/McCartney. Pourtant, les Lemon Twigs n’ont jamais fait dans le pastiche poussiéreux, ni dans l’hommage trop scolaire – on sent leur respect, leur admiration pour ces légendes, mais aussi le grain de folie de deux vingtenaires new-yorkais pour qui la musique est autant une passion qu’un jeu.

Des mélodies accrocheuses, des guitares qui carillonnent, des harmonies vocales célestes et des instrumentations luxuriantes

Douze morceaux s’enchaînent ainsi en un peu plus de trente minutes. Avant de se conclure par des riffs glam rutilants sur Rock On (Over and Over), les pépites s’enchaînent, portées par des mélodies sans cesse accrocheuses, des guitares qui carillonnent dans nos cœurs, des harmonies vocales célestes et des instrumentations luxuriantes (on privilégie ici le vintage au digital).

Plusieurs musicien·nes viennent leur prêter main-forte, dont Sean Ono Lennon à la basse et à la coproduction d’une chanson (tout le reste a été produit par la fratrie D’Addario), le tendre slow In the Eyes of the Girl, qui aurait pu sans rougir être une face B des Beach Boys. On leur souhaite de prolonger encore longtemps ces good vibrations enchanteresses.

A Dream Is All We Know (Captured Tracks/Modulor). Sortie le 3 mai.

“Big Bang Puzzle”, le premier album patchwork nostalgique de Nit

26 avril 2024 à 16:54

À l’instar de son comparse Ricky Hollywood – avec qui il a partagé la scène lors d’une tournée de Juliette Armanet – et de bon nombre de musicien·nes de studio, Corentin Kerdraon se distingue par une certaine idée de l’érudition musicale.

Une sorte de curiosité qui aurait muté en désir urgent de (re)créer, de toucher à tout et son contraire, de mettre la main à la pâte, et de mélanger des esthétiques en apparence irréconciliables : la variété chic de Juliette Armanet donc, mais aussi la réinvention de Sébastien Tellier en crooner G-funk et les protest songs soul aux côtés du regretté Cola Boyy.

Puzzle pop

Après une première collection de morceaux balnéaires en 2017 (Les Dessous de plages) et un addictif Megamix en forme d’exercice de style pour quatre morceaux du dernier album en date de Juliette Armanet, Nit a trouvé le titre idoine de son premier album, le bien nommé Big Bang Puzzle. Une idée toute simple qui dit à la perfection la multiplicité de ses influences et de ses obsessions musicales et le casse-tête que suppose leur assemblage : jouer, c’est du travail.

C’est donc à nous qu’incombe la responsabilité de remonter le fleuve des influences de Corentin Kerdraon, d’assembler les pièces de ce puzzle qui convoque aussi bien le Norvégien Todd Terje (Pazzo, Zoom!), la french house filtrée (Looney Tune), l’ambient (Haut), Philip Glass (Bas), l’hédonisme de la soul des années 1990 (Autostop avec David Numwami, Drawn To Me), la bande originale du Professionnel d’Ennio Morricone (Acid Arizona). Un jeu de pistes référentiel convoquant les spectres d’une époque pré-bug de l’an 2000, une entreprise qui prend tout son sens à mesure qu’elle se dévoile : émuler et réactiver une nouvelle fois les mêmes sentiments euphoriques et nostalgiques au cœur de toutes ces musiques elles-mêmes hautement référentielles.

Big Bang Puzzle (Record Makers). Sortie le 26 avril.

Avec “Speed It Up”, Lord$ fait valser les étiquettes, du jazz à la pop en passant par le funk

26 avril 2024 à 06:00

Vous pouvez ranger vos grillz plaqués or, Lord$ n’est pas un groupe de mumble rap d’Atlanta mais une formation pop tricolore débusquée et signée par l’excellent label de Bertrand Burgalat, Tricatel. Formé en 2021, Lord$ regroupe cinq musiciens (Bastien Bonnefont, l’ex-batteur de Catastrophe, Rémi Klein, Jay Adams, Zablon et Gary Haguenauer) qui respectent les codes du label : inventivité musicale et style assuré.

Si leurs itinéraires d’instrumentistes chevronnés et biberonnés au jazz pourront faire fuir le premier rockeur venu, ces jeunes musiciens s’en cognent et préfèrent faire valser gaiement les étiquettes, du jazz à la pop en passant par le funk et le prog rock.

Le groupe explose le high score dans nos cœurs

Lord$ est une entité plurielle, aussi libre que créative. Le talent mélodique est là, nourri d’influences telles que Louis Cole, Tyler, The Creator, Thundercat ou Jacob Collier… et les jeux vidéo. Geek alert : le quintette a d’ailleurs récemment créé son propre jeu vidéo, Try Again (disponible gratuitement sur Steam), façon retrogaming, afin de faire la promotion de son dernier EP. Avec ce premier album, le groupe fait encore plus fort et explose le high score dans nos cœurs. Level up!

Speed It Up (Tricatel). Sortie le 26 avril.

Faut-il encore écouter les Pet Shop Boys quarante ans après “West End Girls” ?

25 avril 2024 à 06:00

Après plus de quarante ans de carrière, quatorze albums, des tubes passés dans l’inconscient populaire et une avalanche de compilations, Pet Shop Boys, et sa faculté à creuser le même sillon, sera un jour soigneusement étudié à l’université. Ce n’est pas Nonetheless, produit par l’inévitable James Ford et succédant à la trilogie réalisée avec Jacques Lu Cont (Electric en 2013, Super en 2016 et Hotspot en 2020), qui nous convaincra du contraire.

Soyons honnêtes, malgré notre amour indélébile pour ce joyau de la couronne britannique et son aisance à s’emparer de la quintessence du son des eighties, les derniers disques du tandem, en forme de cavalcades eurodance teintées de jeunisme opportuniste, nous avaient laissé·s de glace.

Un mélange d’hymnes emphatiques et de ballades sentimentales

Il fallait donc revenir en 2016 et à The Pop Kids, leur dernier soupçon de tube, qui retrouvait ce mélange de naïveté sautillante et de gravité camp qui a fait leurs riches heures. Comme si, englués dans une electro pompeuse et tapageuse, loin de la finesse rythmique et mélodique de leurs débuts, Neil Tennant et Chris Lowe ne savaient plus comment faire évoluer leur recette magique sans tomber dans le piège du pastiche.

Mélange d’hymnes emphatiques et de ballades sentimentales, Nonetheless pioche à droite, à gauche dans la discographie du duo comme pour mieux en retrouver sa substantifique moelle et l’updater. Loneliness, premier single pétaradant, pourrait figurer sur Nightlife (1999) ; le déchirant New London Boy ne déparerait pas leur chef-d’œuvre Behaviour (1990) ; Why Am I Dancing? a la puissance symbolique et martiale de Go West. Et Dancing Star rend hommage à West End Girls, leur tube légendaire qui fête son quarantième anniversaire, cité récemment par Drake et repris par les sales punks de Sleaford Mods.

Sur le meilleur album des Pet Shop Boys depuis une bonne décennie, James Ford a l’intelligence d’épurer les rythmiques, de faire exploser leur science des mélodies lacrymales comme de consolider leur mix habile entre électronique et symphonique. Comme un clin d’œil malicieux du producteur star au goût prononcé du tandem pour le drama, la musique classique et les marches militaires.

Nonetheless (Parlophone/WEA). Sortie le 26 avril.

“Apocalypso”, quand Calypso Valois met de l’énergie punk dans sa pop discoïde

24 avril 2024 à 07:00

Ça commence fort avec les foudres synthétiques du single Danse pour moi qui, très vite, laissent place à une basse groovy et à des “oh oh oh” joliment pop. “Un morceau évident dès la première maquette, très représentatif du disque, conquérant et nostalgique à la fois”, commente Calypso Valois. Parce que la sexualité peut être aussi exaltante que belliqueuse… Si ce biais avait déjà été abordé sur son premier disque, l’excellent Cannibale (2017), la chanteuse et musicienne française à l’épatant pedigree (mère : Elli Medeiros, père : Jacno) a pris plusieurs années pour façonner Apocalypso.

“J’avais conscience que mes textes devaient être plus impactants, mes compositions plus poussées, mes arrangements plus soignés encore. Il fallait que je me dépasse.” Tâche maintes fois empêchée par les confinements liés à la pandémie et des remous personnels : “La genèse, la construction et la fabrication de l’album se sont déroulées durant une période apocalyptique, à tous points de vue. Avec le titre Apocalypse Now, qui associe l’amour à un terrain miné, s’est imposé le terme ‘apocalypso’.”

Avec Yan Wagner et Yuksek en renforts classieux

Après avoir imaginé ces dix nouveaux morceaux au piano, Calypso Valois les a façonnés aux côtés de Yan Wagner, déjà arrangeur et producteur de Cannibale, et en a confié le mixage à Yuksek : “C’était comme s’il comprenait ma musique instantanément, qu’il savait où l’emmener sans qu’on lui formule quoi que ce soit.”

Résolument synthétique, Apocalypso s’accompagne de guitares en version live. Rien d’étonnant : se niche en lui, prête à rugir au moindre instant, une énergie punk revendiquée par des groupes écoutés par Calypso Valois, tel Idles. On retrouve néanmoins ses obsessions littéraires, Huysmans en tête, et cinématographiques, de Kubrick à Claire Denis.

Juste avant l’effrontée conclusion À la française, une ballade incarne les ruptures rythmiques comme sentimentales : La Brèche. “J’ai l’impression de m’être entièrement dévoilée. C’est la chanson la plus intime que j’ai écrite, car elle est dénuée de tous fards, avoue-t-elle. Face à l’amour et à la pulsion de vie, manifestés dans l’uptempo et la danse, il y a la destruction et la pulsion de mort.” La plume de Calypso Valois s’avère acérée, mordant par endroits cet·te autre qu’on séduit, qu’on désire, qu’on repousse… et qu’on aime malgré tout.

Apocalypso (Kwaidan Records/Kuroneko). Sortie le 26 avril. En concert à La Boule Noire, Paris, le 15 mai.

“All Born Screaming” de St. Vincent, ou l’autoportrait d’une musicienne en feu

24 avril 2024 à 06:00

Voilà plusieurs albums que St. Vincent dissipe certains malentendus qui ont accompagné ses débuts. À celles et ceux qui ont pu la juger trop arty pour plaire au grand public, ou qui ont pris sa pudeur pour de l’insensibilité, elle répond avec sa meilleure arme : sa musique. Après le fabuleux Daddy’s Home il y a trois ans, chaleureux recueil d’inspiration seventies, la chanteuse, compositrice et musicienne est devenue la First Lady du rock américain indépendant.

Il n’est pas donné à tout le monde de parvenir à surprendre encore sur un septième album, dix-sept ans après l’inaugural Marry Me. C’est pourtant son cas sur All Born Screaming. Le premier extrait, Broken Man, basé sur un riff industriel dévastateur, happe comme un cri du cœur. Le clip, réalisé par l’artiste conceptuel Alex Da Corte, montre St. Vincent en pleine combustion spontanée, dévorée par des flammes qu’elle tente d’éteindre.

Un feu sacré né au Prado de Madrid

Cette image forte orne aussi la pochette du disque. Ce concept leur est venu alors qu’ils visitaient ensemble le musée du Prado, à Madrid. “Dans la salle Goya, nous raconte St. Vincent, on a vu Saturne dévorant un de ses fils, avec cette folie dans son regard, et Le Sabbat des sorcières, tous ces tableaux sombres qui semblaient faire tomber la température de plusieurs degrés ! On s’est regardés et on s’est dit : ‘Voilà l’énergie de ce disque.’ Ensuite, j’ai évidemment approfondi tout ça, mais la palette de base était là : du noir et du blanc associés aux couleurs du feu. La vie elle-même est une danse avec le feu, avec les forces de la création et de la destruction.”

Le cinéaste britannique Steve McQueen [Shame, Hunger], avec qui elle échange régulièrement par téléphone, a lui aussi été une source d’inspiration quand elle a façonné et produit seule cet album. “Ça a été un vaste processus d’élagage, explique-t-elle. J’ai retiré tout ce qui était superflu pour retrouver l’état brut, ce qui existe au sous-sol de moi-même. En tant qu’artiste, on se doit d’aller aussi loin, aussi profondément que possible. J’ai travaillé d’arrache-pied pour trouver mon champ lexical sonore.”

“Perdre des proches, ça clarifie tout. C’est là qu’on comprend ce qui compte.”

Des morceaux intenses témoignent de cette démarche, agrémentés de rythmes electro brutaux ou de guitares électriques sous haute tension. Une équipe all-star l’a accompagnée à divers instruments, dont Stella Mozgawa de Warpaint, Dave Grohl des Foo Fighters, ou l’immense Cate Le Bon. On lui demande ce qu’elle veut dire quand elle déclare que cet album a été fabriqué “au bord du précipice entre la vie et la mort” : “Perdre des proches, ça clarifie tout. C’est là qu’on comprend ce qui compte.”

Malgré ses envies d’extrême et cette conscience du caractère éphémère de la vie, St. Vincent poursuit son épanouissement avec audace et vitalité. Elle gagne encore plus en élasticité dans son songwriting – on pense parfois aux mélodies virevoltantes de Tori Amos, tandis que l’élégant et hollywoodien Violent Times pourrait facilement passer pour un générique de James Bond. Comme le faisait remarquer le dernier titre de la franchise 007, Mourir peut attendre.

All Born Screaming (Total Pleasure Records/Virgin Music France/Universal). Sortie le 26 avril.

Justice : “C’est beau d’avoir tenu vingt ans sans hit !”

Par : laurentmalet
23 avril 2024 à 17:00

Fin janvier, vous avez annoncé Hyperdrama à travers deux singles simultanés, One Night/All Night avec Tame Impala et l’instrumental Generator. Était-ce une manière de présenter d’emblée la quintessence de votre quatrième album ?

Xavier de Rosnay — Pas forcément, car ce sont deux titres qui se ressemblent beaucoup.

Gaspard Augé — Mais qui présentent les saveurs les plus nouvelles.

Xavier de Rosnay — Ça nous paraissait intéressant de montrer l’une des principales facettes du disque, qui est de faire du disco avec des sons de techno hardcore. Sur l’album, on dispose des morceaux dans deux versions distinctes, l’une réalisée par des machines, l’autre par des humains. C’est une idée qu’on caressait depuis longtemps.

Ce qu’on affectionne dans le disco filtré de la fin des années 1990, début 2000, c’est la science de la recherche de la boucle parfaite. Par manque de patience ou simplement de talent, on n’a jamais été capables d’en trouver, alors autant essayer d’en produire nous-mêmes. Generator et One Night/All Night surfent exactement sur cette vague-là, même s’ils ne dégagent pas la même ambiance : l’un est plus anxiogène, l’autre plus solaire.

Generator pourrait d’ailleurs être la suite de Stress

Xavier de Rosnay — C’est certainement dû à son penchant disco orchestral. Je ne sais pas si on s’en lassera un jour : il y a toujours un enfant qui sommeille en nous et qui a envie de faire des ritournelles transformées en disco.

Vous n’avez jamais mis autant de temps à faire un album, puisqu’il s’est écoulé huit ans entre Woman et Hyperdrama…

Xavier de Rosnay — Oui, c’est vrai : on a passé trois ans et demi dessus, mais en bossant à notre rythme. Ce n’était pas une vanne, l’autre jour à la télévision, quand on a dit qu’on travaillait une semaine sur deux. Il n’y a jamais eu de moment de blocage. Trois ans et demi, mais un ressenti d’un an et quelque…

Gaspard Augé — La recherche de vocalistes a aussi ralenti le temps de fabrication du disque.

Xavier de Rosnay — Que l’on travaille avec des artistes célèbres, comme Kevin Parker [Tame Impala] et Miguel, ou moins connus, comme Rimon ou The Flints, on essaie toujours de leur faire ressentir qu’ils font partie du groupe le temps d’un morceau.


Xavier de Rosnay (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)
Xavier de Rosnay (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)

Gaspard Augé — Le seul prérequis est que l’artiste soit présent dans le studio pour discuter des mélodies, des paroles et de la forme globale du titre. C’est le secret d’un bon featuring qui ne colle pas simplement à un instrumental.

Gaspard, à la sortie de ton album solo, Escapades (2021), tu nous disais être devenu allergique à la pop song. Or, vous utilisez l’une des voix les plus reconnaissables de la pop actuelle avec Kevin Parker de Tame Impala…

Gaspard Augé — Avec mon disque instrumental, j’ai pu exorciser plein d’idées en jachère, je ne me suis absolument pas fait violence pour Hyperdrama. C’était très satisfaisant de revenir à la pop music, tout en s’écartant un peu du format traditionnel d’écriture couplet-refrain-couplet.

Derrière cette recherche de featurings internationaux, y avait-il cette quête du hit planétaire ?

Xavier de Rosnay — On a une vague idée de ce qu’est un hit, mais on ne se sent pas prêts à nager dans ces eaux-là, ni à faire les efforts nécessaires pour en obtenir un. Même les morceaux les moins compliqués du disque, j’ai de la peine à imaginer les entendre un jour dans un taxi.

À chaque fois qu’on voyait Kevin Parker, Rimon ou Thundercat, on leur proposait d’enregistrer une chanson avec le moins de mots possibles que l’on pourrait réduire à une seule boucle. Et le single One Night/All Night en est un bon exemple. La conquête d’un hit est trop dangereuse pour nous, et je ne sais pas d’ailleurs si tu sors totalement indemne d’une telle expérience.

“Nous sommes très attachés au format de l’album, qui est pourtant devenu un anachronisme de l’époque” Gaspard Augé

Gaspard Augé — Ce qui est beau, c’est d’avoir tenu vingt ans avec Justice sans hit. Bien sûr, le single D.A.N.C.E. a été un peu matraqué, mais pas au niveau d’un tube international. Notre place actuelle et notre liberté totale nous conviennent parfaitement. De la même manière, nous sommes très attachés au format de l’album, qui est pourtant devenu un anachronisme de l’époque.

Avec Miguel, vous avez fait appel à une star du R&B, mais vous avez utilisé sa voix en prenant presque le contrepied des canons du genre…

Xavier de Rosnay — En discutant avec Miguel, on savait qu’il se situait dans une zone artistique qui pouvait croiser la nôtre. La première fois qu’on l’a entendu, c’était en 2015, sur le single The Valley, qui faisait presque penser à Nine Inch Nails.

Gaspard Augé — Comme du porn R&B indus. [sourire]

Xavier de Rosnay — Quand Miguel a commencé à chanter Saturnine, sa voix très sensuelle, presque lubrique, collait à merveille. On avait envie de l’entendre comme s’il nous chuchotait dans l’oreille, façon ASMR brutal. [sourire] Quand nous sommes revenus à Paris, on avait une seule prise mono pour la faire entrer dans le morceau, sans le moindre traitement.

Miguel aurait, lui, préféré une voix doublée. On aime bien susciter des réactions déconcertées à la première écoute de nos productions. Exactement comme lorsque j’ai écouté le dernier album de Low, Hey What, je n’étais pas préparé à un tel son.


Gaspard Augé (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)
Gaspard Augé (Justice) © Thomas Chené pour les Inrockuptibles (stylisme Marina Monge)

La réinvention permanente fait aussi partie de votre ressort artistique…

Xavier de Rosnay — Pour être honnêtes, on ne sait pas vraiment ce que les gens attendent de nous. Quand on faisait des allers-retours à Los Angeles pour les besoins du disque, on a notamment rencontré un producteur qui nous demandait pourquoi on ne referait pas “un morceau violent” comme D.A.N.C.E., alors que c’est du disco avec une chorale d’enfants.

Il y a donc souvent un énorme malentendu avec notre musique. Quel est le son de Justice ? D.A.N.C.E. ou Stress ? Avec Hyperdrama, on a eu l’impression de tenter des choses nouvelles, alors que les premiers retours d’écoute évoquent souvent l’énergie de notre premier album. Nous sommes donc les plus mauvais pour placer le curseur d’un morceau typique de Justice. La donnée commune, c’est cette couleur disco mélancolique.

Qui est d’ailleurs annoncée dans le titre de l’album, Hyperdrama

Xavier de Rosnay — Oui, c’est vrai. Hyperdrama renvoie à un mélodrame augmenté en version futuriste.

Gaspard Augé — Sur ce disque, on a un peu chamboulé nos habitudes, en ouvrant par un morceau qui n’est pas formellement introductif comme sur les précédents. On est sortis du jingle d’ouverture, en privilégiant une chanson avec Kevin Parker.

Xavier de Rosnay — Il y a dix ans, on aurait certainement ouvert par l’instrumental Incognito. Quand on faisait des écoutes d’album entre copains, Zdar se plaignait toujours de nos intros. [sourire] C’est la première fois qu’on produit autant de musique pour en garder si peu. One Night/All Night, par exemple, est composé en deux accords seulement. Chaque titre du nouvel album représente l’essence de nos capacités, ce qui explique le caractère chronophage de sa conception.

Un des maîtres de la boucle, c’est le producteur Alan Braxe, à qui vous rendez hommage sur Dear Alan

Xavier de Rosnay — Comme les Daft ou DJ FalconAlan Braxe sait trouver la boucle parfaite et le troisième accord triste. D’ailleurs, depuis qu’il s’est associé avec son cousin Falcon, ils ne sortent ensemble que des perles, avec un son toujours neuf et parmi les plus frais du moment. Dear Alan est construit à partir d’une boucle de Dear Brian, le morceau de Chris Rainbow en hommage à Brian Wilson. C’est donc un double clin d’œil.

Formellement, Hyperdrama semble le moins unitaire et le plus éclaté de votre discographie…

Gaspard Augé — Éclaté au sol, comme disent les jeunes. [rires] C’est un disque moins monomaniaque qu’à notre habitude, surtout par rapport à Audio, Video, Disco [2011]. On ne recherche pas la variété à tout prix ; on n’a pas envie de faire dix fois le même morceau. Dans Hyperdrama, on se balade à travers plein d’ambiances, de sensations et d’émotions différentes.

Xavier de Rosnay — Pourtant, l’album est composé à partir de très peu d’instruments, un synthé et un sampler, pour résumer.

Cet album est un bon blind-test pour l’auditeur·rice. Certains titres, comme Afterimage avec Rimon, sonnent comme des classiques immédiats, quand d’autres, à l’instar d’Explorer avec Connan Mockasin, brouillent davantage les pistes…

Xavier de Rosnay — Avec Connan, on a d’abord enregistré la partie chantée, mais on adorait aussi sa voix parlée, très profonde. Le morceau va de pair avec Moonlight Rendez-Vous, qui le précède. On s’est dit que si on déployait un instrumental un peu difficile, il fallait qu’à la fin il y ait cette voix apportant un petit rayon de soleil. C’est comme lorsque tu vas voir un film avec Brad Pitt qui a juste un caméo de dix minutes à la fin.

Quand on lui a demandé de faire ce spoken word, Connan était d’abord réticent. On a fini par lui envoyer des dessins de Mœbius et de Pierre La Police. Si, formellement, les deux sont différents, ils ont en commun cette façon de traiter de situations surréalistes qui ne nous paraissent pas si éloignées d’un petit cauchemar sous fièvre ou d’un rêve sous LSD.

Pour rester sur l’aspect visuel, il y a encore cette fameuse croix sur la pochette. Quelles ont été les pistes de déclinaison de celle-ci ?

Xavier de Rosnay — La pochette est signée Thomas Jumin, avec qui on bosse depuis longtemps. Il nous connaît bien et donc se méfie un peu de nous. Quand on lui a dit en 2019 qu’on commençait à travailler sur un nouvel album, il nous a répondu qu’il fallait s’y mettre dès maintenant. Un jour, dans un taxi avec Gaspard, on a pensé à ces modèles anatomiques avec le corps transparent et à travers lequel on voit les organes.

Gaspard Augé  Cette juxtaposition de quelque chose de très froid et parfaitement lisse avec, en dessous, quelque chose qui bouillonne, plus sale, voire gore, mais profondément humain, fonctionne avec la musique que l’on produit.

“On n’est pas naturellement des gens faits pour la scène” Xavier de Rosnay

Votre tournée a débuté à Coachella, qui est la définition même du gigantisme, et vous allez remplir deux Accor Arena, à Paris. C’est important pour vous de faire entendre la musique maximaliste de Justice dans de si grands espaces ?

Xavier de Rosnay — Oui et non, dans le sens où l’on ne pense pas au live quand on fait un disque. On pense que notre formule scénique et notre musique fonctionnent peut-être mieux à moyenne et grande échelle plutôt que dans un cadre intimiste.

Il y a des groupes que je rêve de voir dans de petites salles et d’autres que je veux voir dans de grands espaces. Ce n’est pas une question de popularité pour nous. Les gens ne viennent pas voir Gaspard et Xavier, on est juste les opérateurs de ce truc-là.

C’est un exercice que vous aimez ?

Xavier de Rosnay — Ça va, ça vient. [rires] C’est dur d’en parler sans donner l’impression qu’on se plaint de notre situation. On n’est pas naturellement des gens faits pour la scène.

Gaspard Augé  On ne peut pas s’en plaindre décemment, parce qu’il y a des musiciens qui rêvent de cette opportunité et qui n’y ont pas forcément accès, mais ce n’est pas chez nous un moteur qui nous anime. Mais il faut le faire et c’est du fun aussi.

Xavier de Rosnay  C’est aussi un moment intéressant de reformatage. On se met dans des dispositions différentes. Encore une fois, c’est pour ça qu’on cloisonne. En gros, il y a trois choses chez Justice : Justice en album, Justice en DJ et Justice en live. Le live, même si c’est moins naturel pour nous, c’est aussi le moment où l’on peut constater le plaisir que les gens ont à écouter la musique que l’on fait. C’est satisfaisant.

On est en face de La Cigale, la salle de concert parisienne où vous avez joué à l’occasion de la sortie de votre premier album. C’était mémorable, avec ce mur d’enceintes et les croix fluorescentes distribuées au public…

Xavier de Rosnay — C’était notre premier concert à Paris. On avait si peu d’expérience qu’on ne savait même pas qu’il fallait faire un rappel. Notre concert avait duré cinquante minutes et les gens nous réclamaient.

Gaspard Augé  En même temps, on ne pouvait pas inventer de morceaux. [sourire]

Xavier de Rosnay  Le concert s’est terminé sous les huées, mais c’était drôle. Tous nos copains au premier étage avaient détruit la salle. Ils s’étaient comportés comme des animaux. On a vu des photos après, ils étaient en slip, tout transpirants. On avait été outrés.

Vous avez dit un jour que le plus difficile dans la musique électronique, c’est de vieillir. C’est un mystère auquel vous êtes encore sensible ?

Xavier de Rosnay — On ne peut pas s’empêcher de se poser la question. Finalement, il y a assez peu d’exemples et tous ont vieilli de manière différente. Kraftwerk, ils se sont figés à un moment qui restera comme ça à vie. Daft Punk avait aussi ça. Avec les robots, ils se sont dit : “Je pourrai voir le groupe dans soixante ans, même si ce ne sont pas les mêmes personnes, ça pourra fonctionner.”

Gaspard Augé  Comme le Blue Man Group. [rires]

“La musique hardcore a une puissance qui nous parle, entre les deux extrêmes qui caractérisent la nôtre : la mélancolie et quelque chose de très pur et énergique” Gaspard Augé

Xavier de Rosnay  Daft Punk s’est d’ailleurs arrêté à un endroit presque inatteignable. C’est une manière hyper-intelligente de mettre un terme aux choses, parce que, quoi qu’il arrive, ils resteront légendaires. D’autres encore continuent, mais en se réinventant. Il y a plusieurs manières d’appréhender cette idée de vieillir, mais on ne sait pas vers quoi on se dirige.

Mais comme il y a moins d’exemples que dans le rock, on a du mal à s’imaginer. Tout dépendra de la manière dont le public continuera à recevoir notre musique, mais on préfère ne pas y penser.

Vous parliez de musique hardcore. Cette musique, vous l’appréhendez depuis votre salon, une clope au bec, ou vous allez la trouver dans les bas-fonds des mégapoles ?

Xavier de Rosnay  Ni l’un ni l’autre. On ne la découvre ni dans des parkings ni en fumant nos cigarettes électroniques, mais en la jouant en DJ-set.

Gaspard Augé  C’est surtout une musique qui a une puissance qui nous parle, entre les deux extrêmes qui caractérisent la nôtre : la mélancolie et quelque chose de très pur et énergique.

Xavier de Rosnay — On écoute finalement assez peu de musiques électroniques, mais dans le royaume de ces musiques, on est toujours séduits par les propositions les plus radicales. Ça nous plaît plus que la radicalité minimale. Depuis le temps qu’on en passe en tant que DJ, on se demandait de quelle manière on allait pouvoir l’intégrer à notre musique. Dans le genre, Gesaffelstein est le dernier artiste à avoir proposé quelque chose qui nous a plu.

Vous n’allez plus en club depuis longtemps ?

Xavier de Rosnay  Non. On l’a déjà dit plein de fois, mais ce qu’il se passe en club appartient à la jeunesse. On se sentirait bizarres d’aller traîner là-bas, presque en espionnage industriel. Tout ce qu’on peut faire, c’est imaginer ce que notre musique peut susciter.

Justice, c’est un nom avec lequel vous êtes toujours en phase, après plus de deux décennies ?

Xavier de Rosnay — Tu es en train de nous demander si on peut être en phase avec ce nom dans un monde aussi injuste ? Selon nous, le groupe et tout ce qui gravite autour – le nom, l’image et la musique –, c’est une lucarne pour sortir de la réalité. On n’est jamais dans le commentaire social de l’état du monde, ou même de nous-mêmes. La musique que l’on fait est finalement très différente de ce que l’on est dans la vie.

Au-delà de l’argument marketing de Pedro Winter, pensez-vous également qu’il s’agit de votre meilleur album ?

Gaspard Augé — On laissera aux gens le soin de décider.

Xavier de Rosnay — Comme dans la pub Jacques Vabre, on préfère dire : “C’est peut-être le meilleur album de Justice, mais c’est à vous de décider.”

Hyperdrama (Ed Banger Records/Because). Sorti depuis le 26 avril. En concert à We Love Green, Paris, le 1er juin ; aux Nuits de Fourvière, Lyon, le 17 juin ; au Festival Beauregard, Hérouville-Saint-Clair, le 4 juillet ; à Main Square, Arras, le 6 juillet ; aux Déferlantes, Port Barcarès, le 11 juillet ; à Musilac, Aix-les-Bains, le 13 juillet ; à Terres du Son, Monts, le 14 juillet ; au Cabaret Vert, Charleville-Mézières, le 17 août ; au Rose Festival, Aussonne, le 1er septembre ; au Delta Festival, Marseille, le 4 septembre ; à l’Accor Arena, Paris, les 17 et 18 décembre.

“Hyperdrama” : Justice signe un grand retour gorgé de groove et de guests

23 avril 2024 à 06:00

En 2007, on avait été ébloui·es par le culot, la liberté et la fureur du premier album de Justice, sa faculté à façonner des hymnes générationnels en érigeant un impressionnant mur du son, fait de grosses turbines, de sons saturés et de beats puissamment rock. On découvrait alors le savoir-faire mélodique, parfois à la limite de la pop, de Xavier de Rosnay et Gaspard Augé, qui ne se doutaient probablement pas que ce premier LP alimenterait leur légende naissante.

Pourtant, Justice semble y revenir aujourd’hui. Après les productions épiques d’Audio, Video, Disco (2011) et les arrangements imbibés de soul de Woman (2016), le duo renoue avec ces morceaux tout-terrain, insolents de jusqu’au-boutisme dans des structures pourtant largement exploitées, mais jamais ainsi, avec cette envie inédite de conquérir les sommets de l’entertainment, laissés vacants par la retraite de Daft Punk.

Des nappes de synthés grandiloquentes et des remèdes à la mélancolie

Dans cette quête de hauteur, Justice s’est assuré un joli filet de sécurité avec les participations de Miguel, Kevin Parker de Tame Impala, Thundercat, Rimon, Connan Mockasin ou The Flints. C’est donc aux côtés d’amoureux de la mélodie que Xavier de Rosnay et Gaspard Augé se sont lancés dans leur ambitieuse croisade, sans jamais se reposer à 100 % sur leur présence.

Certes, Kevin Parker fait du Kevin Parker sur Neverender et One Night/All Night, mais cette double collaboration paraît finalement aussi logique que bienfaitrice. Logique, car l’Australien permet au tandem de revendiquer son attachement à un style, le disco. Bienfaitrice aussi, car Justice tient là au moins deux nouveaux tubes au groove aussi arrondi qu’une boule à facettes.

Un duo incapable de choisir entre Giorgio Moroder, Aphex Twin ou François de Roubaix

D’autres morceaux prolongent la même dynamique : Dear Alan avec son rythme bondissant et ses nappes de synthés grandiloquentes ; Explorer, idéal pour soigner sa mélancolie en roulant tard la nuit sur de longues routes désertiques : Moonlight Rendez-Vous, qui donne envie de déclarer ses sentiments avec la même classe que Patrick Dewaere dans un film des années 1970, ou encore Saturnine, sorte de version alternative des derniers singles de The Weeknd, si ce dernier avait davantage pompé Prince et l’electroclash plutôt que Michael Jackson et Depeche Mode.

Mention spéciale à Muscle Memory, peut-être le morceau le plus libre sur le plan formel, celui d’un duo incapable de choisir entre Giorgio Moroder, Aphex Twin ou François de Roubaix, et qui orchestre donc le rapprochement de ces trois légendes dans un élan très cinématographique. Catégorie ? Hyperdrama, forcément.

Hyperdrama (Ed Banger Records/Because). Sortie le 26 avril. En concert à We Love Green, Paris, le 1er juin ; aux Nuits de Fourvières, Lyon, le 17 juin et en tournée française.

Fat White Family trace toujours sa route rock rageuse et orageuse

22 avril 2024 à 06:00

“L’histoire de Fat White Family est autant une comédie de haute volée, qu’une profonde tragédie. Comme la vie, en fait.” Ces mots sont ceux de Mark Lanegan, flanqués au dos de Ten Thousand Apologies: Fat White Family and the Miracle of Failure (2022), le bouquin de Lias Saoudi et de la journaliste Adelle Stripe sur l’itinéraire chaotique de ce groupe né dans les décombres d’un Royaume-Uni plus UKIP que Cool Britannia. Dire que l’Américain, décédé en février 2022, en connaissait un rayon sur les misérables conditions de l’existence humaine est une banalité. On peut donc le croire sur parole.

Lias, cofondateur de la formation britannique avec son frangin Nathan et l’édenté Saul Adamczewski, a justement l’allure d’un héros tragicomique de bande dessinée. Il y a quelques semaines, on l’a retrouvé enrhumé dans les locaux du label Domino pour parler de Forgiveness Is Yours, le quatrième album de son band. Contre toute attente, il nous prépare un thé au citron et gingembre, avec le geste appliqué d’un junkie à la Burroughs.

Une entreprise de déstabilisation de l’ordre petit-bourgeois

“Tu es venu seul ? Où sont les autres ?”, se hasarde-t-on. Il se redresse : “C’est marrant que tu poses cette question, parce que le bassiste me demandait la même chose : qui sont vraiment les membres du groupe ? Peut-être que je vais finir comme Mark E. Smith, seul capitaine à bord de The Fall, et que je rebaptiserai le projet The Lias Saoudi Fat White Expérience.” Bonne idée. De toute façon, Fat White Family est un navire qui a toujours pris l’eau.

La dope, les outrances, la provocation. Saul, d’ailleurs, ne fait plus partie de l’équipage. À l’époque de Serfs Up! (2019), l’album précédent, c’était déjà presque le cas. “Avec son départ, c’est une certaine vision des choses qui part avec lui. S’il fallait l’écouter, on aurait sorti Metal Machine Music Part 5. Il voulait aller vers des trucs plus industriels et j’adore ça. Mais j’aime aussi la musicalité. Quant à Nathan, il a toujours dit qu’il voulait faire des chansons que notre mère pourrait écouter”, nous précise-t-il.

“Le plan, c’était de partir en tournée en Asie, de se faire un peu de blé, puis de partir vivre dans les montagnes du Maghreb avec ma famille pour monter une sorte de Graceland jihadiste” Lias Saoudi

Fat White Family semblait pourtant avoir pris de bonnes résolutions : “On était tous sur la même longueur d’onde. Le plan, c’était de partir en tournée en Asie, de se faire un peu de blé, puis de partir vivre dans les montagnes du Maghreb avec ma famille pour monter une sorte de Graceland jihadiste. Tout le monde aurait été fonctionnel, puisque tu ne trouves ni héroïne ni cocaïne là-haut. Même Saul avait eu son visa algérien. Et puis la pandémie est arrivée et tout est tombé à l’eau”, relate Lias.

Sans Saul, mais pas sans morgue, le groupe poursuit aujourd’hui son entreprise de déstabilisation de l’ordre petit-bourgeois de l’industrie du disque britannique, en s’efforçant de redonner à la pop un semblant de pouvoir subversif, dans une époque grippée et incapable de savoir quoi faire d’une œuvre irrévérencieuse si celle-ci n’est pas livrée avec une notice explicative précautionneuse.

Contre la gentrification du rock

“Le rock a perdu toute forme de connexion avec cette sorte de dégoût et de dédain prolétariens, qui en étaient le moteur. Il a été gentrifié, comme n’importe quoi d’autre. Qui peut aujourd’hui s’acheter des amplis de basse et de guitare, si ce n’est la jeunesse issue des classes moyennes ? C’est devenu un lifestyle, qui a perdu de sa vitalité et qui n’ouvre plus sur d’autres mondes. Tu trouveras plus de visions futuristes et d’animosité dans la musique électronique ou dans le soundcloud rap, même si j’en écoute peu.”

La répulsion et le désespoir, une affaire de classe ? Forgiveness Is Yours se situe pile dans cet angle mort de la morale où croupissent encore toutes ces questions existentielles que les bonnes consciences et l’air du temps, de tout temps, n’auront jamais évacuées, et que Lias s’échine encore à faire flotter dans nos esprits par le biais de la provocation et du malaise. À l’image de ce Today You Become Man qui relate dans un spoken word frénétique et angoissé le souvenir de sa circoncision tardive.

“Peut-être que je serai le dernier véritable écorché du quartier” Lias Saoudi

“C’était une façon pour moi de surligner cette tendance que les gens ont à trouver dans leur histoire quelque chose qui ressemble à un traumatisme pour ensuite en tirer profit. On est dans une sorte de quête soi-disant vertueuse qui pousse tout le monde à se comporter comme un élu travailliste de seconde zone et à s’exprimer avec toujours beaucoup trop de précaution.”

Qui a dit que la musique se devait d’apporter du réconfort ? Fat White Family a toujours préféré la jouer frontal, décrivant des paysages urbains en lambeaux ou rongés par l’écocide en cours et peuplé de personnages répugnants, tous ramenés à leur prime humanité – de Lee Harvey Oswald à Goebbels, en passant par Kim Jong-un. Ce qui dérange, évidemment. Si Forgiveness Is Yours, avec ses orchestrations électroniques, est moins dans le name-dropping – à noter quand même cette scène surréaliste dans laquelle Sean Lennon est surpris est  en train de masser sa mère, Yoko Ono, tandis que Lias s’adresse au fantôme de John –, il est néanmoins hanté par les hurlements des cramés du rock ayant flirté avec la mort et le diable.

“À chaque fois qu’un Mark E. Smith ou un Shane MacGowan meurt, et dans l’attente du trépas de Nick Cave et d’Iggy Pop, je m’approche toujours un peu plus de la tête du peloton. Je ne me fais pas d’illusion, je suis loin derrière pour l’instant, mais si suffisamment d’entre eux y passent, alors peut-être que je serai le dernier véritable écorché du quartier.” En d’autres termes, le nouvel album de Fat White Family est la bande-son idéale d’un sacrifice rituel fantasmé d’Ed Sheeran sur un bûcher glorieux.

Forgiveness Is Yours (Domino/Sony Music). Sortie le 26 avril. En concert le 27 mai à la Cigale, Paris.

“The Tortured Poets Department” : que vaut le double album surprise de Taylor Swift ?

19 avril 2024 à 13:50

“All my mornings are Mondays / Stuck in an endless February / I took the miracle move-on-drug / The effects were temporary / And I love you / It’s ruining my life” (“Tous les matins sont des lundis / Coincés dans un février sans fin / J’ai pris des pilules miraculeuses pour remonter la pente / Les effets sont éphémères / Et je t’aime / Ça gâche ma vie”). Belle ouverture de pop vaporeuse pour Fortnight, que Taylor Swift partage avec Post Malone, portée par des synthés kavynskiesques. Efficace, et à l’image de l’album. 

Concernant le casting, rien de neuf sous le soleil swiftien. Enregistré entre Los Angeles, Nashville et New York (aux studios Electric Lady, chic), The Tortured Poets Department a été confectionné avec deux de ses fidèles complices, Jack Antonoff et Aaron Dessner, de The National. Deux duos au compteur, Fortnight où l’on entend (un peu) Post Malone, donc, et Florida !!! avec Florence Welch, qui enrobe de dentelle victorienne le mastodonte pop. Et si l’on analyse la structure sonore, la pop imparable de 1989 (son cinquième album sorti en 2015) n’est pas très loin, portée par les beats lo-fi de Guilty as Sin, la guitare slide témoignant des origines country de Swift sur I Can Fix Him (No Really I Can) ou les superbes cordes du London Contemporary Orchestra sur Clara Bow. Côté narration, pas de surprise non plus : Tay-Tay nous raconte comment on lui a brisé le cœur et comment elle s’en est remise, avec quelques plumes en moins mais le panache renouvelé. 

Une jolie blonde ruminant ses chagrins ?

Le morceau-titre, franchement savoureux en termes de songwriting, en témoigne : “Who’s gonna know you, if not me ? I laughed in your face and said, ‘You’re not Dylan Thomas. I’m not Patti Smith. This ain’t the Chelsea Hotel. We’re modern idiots’. And who’s gonna hold you like me? Nobody. Nofuckinbody” (Qui te connaît, sinon moi ? Je t’ai ri au nez et j’ai dit : ‘Tu n’es pas Dylan Thomas. Je ne suis pas Patti Smith. Ce n’est pas le Chelsea hôtel. Nous sommes juste des idiots d’aujourd’hui.’ Et qui va te tenir comme moi ? Personne”).

Plus que la plupart des pop stars américaines, Taylor Swift sait qu’elle a une belle plume et s’en sert comme d’un outil multi-fonctionnel. Lequel est parfois noyé dans des arrangements poussifs, ce qu’on constate sur un But Daddy I Love Him plus acide qu’il n’y paraît… Mais Swift est également consciente qu’on peut la réduire facilement à une jolie blonde ruminant ses chagrins d’amour dévastateurs – d’autant qu’elle en a fait son fonds de commerce. Surtout face à des musiciens au passé sous substances comme son ex Matty Healy, du groupe The 1975, auquel elle fait plusieurs fois référence ici, dézinguant sa respectabilité de bad boy qui se prend pour un poète maudit.

Une artiste ambitieuse, en quête d’amour

Avec My Boy Only Breaks His Favourite Toys, elle souligne par ailleurs la capacité masculine à faire de leur compagne un jouet-trophée pour mieux le disloquer. Quand il fait référence à un groupe WhatsApp, créé par son ancien grand amour Joe Alwyn avec (les irrésistibles) Paul Mescal et Andrew ScottThe Tortured Poets Department n’explore pas seulement son aventure avec Healy : l’album retrace, plutôt avec bienveillance mais aussi parfois avec colère, sa rupture avec l’acteur britannique. En témoigne l’un plus beaux titres du disque, écrit avec Dessner, So Long London : “I’m pissed off you let me give you all that youth for free.” Les rythmiques electro se pressent autour de son angoisse, sans jamais connaître d’explosion salvatrice. “Ça me rend dingue que tu m’aies laissé te donner toute ma jeunesse gratuitement” : qui ne se l’est jamais marmonné à soi-même après l’agonie d’une relation longue durée ? 

Surtout lorsqu’on est une femme soumise aux diktats de péremption imposés par la société patriarcale. Pas le droit d’être amoureuse, malheureuse et de le montrer, sinon on est niaise. Ou croqueuse d’hommes – même Joni Mitchell y a jadis eu droit. Pas le droit d’être une femme d’affaires avertie, sinon on est vénale. Pas le droit de faire de la pop calibrée aux refrains à reprendre en chœur, sinon on n’est bonne qu’à touiller la soupe. Le rap à succès actuel n’étant pas moins formaté, on peut s’interroger sur ces démonstrations de snobisme face à une chanteuse pop qui n’a pourtant jamais cherché à se faire passer pour autre qu’elle-même : une artiste ambitieuse, en quête d’amour de la part du monde entier.

31 titres

Mais puisqu’il s’agit de pop, Swift s’amuse avec des punchlines immédiatement inscrites dans nos rétines : “Now I’m down bad crying at the gym / Everything comes out teenage petulance / ‘Fuck it if I can’t have him’” (“Maintenant, je suis déprimée, je pleure à la salle de sport / Tout ressort avec une pétulance adolescente / ‘Je m’en fous si je ne peux pas l’avoir’”), confesse-t-elle dans Down Bad. Cette aptitude à rendre son écriture immédiatement visuelle, voire cinématographique, ou du moins clipesque, Taylor Swift la cultive toujours avec dextérité.

N’alignant pas les tubes, rusé et produit au millimètre, The Tortured Poets Department est plutôt réussi, mais ne surprend guère. Hormis par sa longueur : aux 16 pistes originelles se sont ajoutées last minute une version Anthology de 15 autres titres, qu’on pourrait d’emblée croire dispensables. À tort. Le rythme s’y ralentit, les ballades sont moins dissimulées derrière une rutilante armure pop. Place à l’organique du piano sur How Did it End? ou de la guitare avec The Prophecy : “Don’t want money / Just someone who wants my company” (“Je ne veux pas d’argent / Juste quelqu’un qui cherche ma compagnie”). Entre toutes ces complaintes, et une baisse de régime prompte à l’ennui, se glisse le slacker rock de So High School, afin de remonter le moral des foules. Et celui de Taylor Swift, par la même occasion. C’est là que réside l’un des enjeux narratifs de The Tortured Poets Department : la manière dont elle se livre à ses fans dans ses morceaux a autant participé à la gloire de son autrice qu’à ses failles affectives. 

Une écriture cathartique

Sur la conclusion du premier volet de The Tortured Poets Department, Clara Bow, elle souligne le gouffre que peut représenter la célébrité. Pour rappel, Bow, à qui Swift a souvent été comparée, avait été réduite au rang de it-girl enchaînant les relations amoureuses. Elle avait choisi de se retirer d’un show-business maltraitant. On a beau lui rappeler ses similitudes avec la chanteuse Stevie Nicks (“In ’75, the hair and lips / Crowd goes wild at her fingertips Half moonshine, a full eclipse”), Swift n’est pas dupe : un jour, on dira à une autre qu’elle ressemble à Taylor Swift. La conclusion de la version Anthology, The Manuscript, en dit long sur ce que signifie livrer un album : aussi intime soit-il, il ne nous appartient plus dès lors qu’on le partage : “The only thing that’s left is the manuscript / One last souvenir from my trip to your shores / Now and then I reread the manuscript / But the story isn’t mine anymore” (“Il ne reste plus que le manuscript / Un dernier souvenir de mon voyage sur tes rivages / De temps en temps je relis le manuscript / Mais l’histoire n’est plus la mienne”). Et si l’on souffre, ne jamais oublier de sourire au public. Côté cœur ou sur scène, the show must go on – un thème récurent de son corpus, qu’elle exprime plus directement dans I Can Do It With a Broken Heart : “He said he’d love me all his life / But that life was too short / Breaking down I hit the floor / All the pieces of me shattered / As the crowd was chanting ‘MORE!’.” 

Paradoxalement, Swift garde le pouvoir sur ce qu’elle a de plus précieux : son écriture cathartique. “I was tame, I was gentle / Til the circus life made me mean / Don’t you worry folks, / We took out all her teeth / Who’s afraid of little old me ?! / Well you should be.” (“J’étais apprivoisée, j’étais douce / Jusqu’à ce que tout ce cirque me rende méchante / Ne vous inquiétez pas les amis / Nous lui avons arraché toutes les dents / Qui a peur de mon petit vieux moi ?! / Eh bien, tu devrais l’être”), chante-t-elle dans Who’s Afraid of Little Old Me.

Si, après l’écoute de The Tortured Poets Department, Taylor Swift ne parvient toujours pas à nous effrayer, elle nous aura un peu plus attaché à ce qu’elle est : une artiste mainstream chargée de symboles (affectifs, politiques, économiques) s’agitant comme des breloques, mais qui puise inlassablement dans l’intimité d’une chambre à coucher. Elle continue d’en fixer obstinément le plafond, habitée par ses rêves d’amour, de gloire et de beauté. Devenus réalités, combien de temps encore pourront-ils lui fournir sa substance musicale ? 

Taylor Swift, The Tortured Poets Department, Polydor/Universal.


Pochette de "The Tortured Poets Department" de Taylor Swift © Taylor Swift / Universal
Pochette de « The Tortured Poets Department » de Taylor Swift © Taylor Swift / Universal

 “Juste un peu de ciel” : AnNie .Adaa chamboule les codes de la musique urbaine

18 avril 2024 à 06:00

Ces dernières années, une partie non négligeable du rap français s’est trouvé une nouvelle marotte : la course à l’originalité. Malgré de nombreux coups d’éclat essaimant dans le paysage rap, un certain nombre d’artistes se sont déjà heurté·es à un mur – beaucoup sont originaux·ales de la même manière.

Dans ce fourre-tout, AnNie .Adaa fait figure d’exception. Alors membre de HPA Mob (aux côtés de Wallace Cleaver notamment), il publie en 2022 un premier album, Qu’aujourd’hui ne meure jamais, qui n’a rien du coup d’essai. Expérimental sans se noyer dans les expérimentations, le rappeur y présente déjà une forme définitive de sa musique.

Une quête de liberté et de singularité

Avec Juste un peu de ciel, son deuxième album, AnNie .Adaa hisse encore plus haut son rap infusé de la spiritualité du rap UK et des rythmiques de la bass music d’outre-Manche, de l’approche bruitiste de l’abstract hip-hop ou de surgissements rock indé (il revendique l’influence de James Blake, Kanye West ou Radiohead).

À l’instar de son nom de scène associant le nom de sa grand-mère et l’acronyme de “All dogs are allowed”, AnNie .Adaa déploie cette maestria technique au service d’un rap en clair-obscur saisissant. Une quête de liberté faisant basculer l’artiste dans une autre dimension : plus qu’un rappeur original, AnNie .Adaa est un rappeur singulier.

Juste un peu de ciel (Marlaa/PIAS). Sortie le 18 avril.

“Festina Lente” : le groupe Dog Park prend son temps et c’est captivant

17 avril 2024 à 16:01

Si Paris n’est plus réellement une fête, ses rues (et salles de concert) favorisent encore les belles rencontres à l’international. Paris, c’est la ville où Erica (Américaine déjà croisée au sein du duo Spécial Friend), Isabella (Brésilienne connue sous l’alias Green Catani), Jean et Sarah (musiciens tous deux Français) concrétisent le désir de jouer ensemble en créant Dog Park, en 2021.

À la scène comme en studio, le quatuor envoie valser les étiquettes : pas de leader, ni de rôle gravé dans le marbre. Les membres de la formation lo-fi s’échangent d’ailleurs librement les instruments en cours de set, tout en conservant une musique à l’identité marquée. Le groupe porte en toute simplicité sa mélancolie naturelle. Les amateurs de Veronica Falls, Beach House ou Real Estate resteront en terrain connu.

Sensible et noisy

L’adage latin Festina Lente (“Hâte-toi lentement”), qui a donné son nom à ce premier album, illustre parfaitement ces voyages quasi immobiles vécus par l’auditeur à l’écoute de ces 10 titres. Un oxymore idéalement trouvé pour évoquer la dream pop du quatuor : sensible tout en étant parfois noisy et débraillée, lente mais avançant inexorablement droit vers le cœur.

C’est la promesse d’une fête lente donc, à la fois fin et commencement. Belle et poétique comme la dernière danse d’un couple tournant au ralenti dans le bleu terne de la première aube ou la rencontre de parfaits étrangers soudés par un rendez-vous dans un parc à chiens. Un éloge de la lenteur, ainsi qu’un avertissement (hérité du père d’Isabella) contre l’intensité comme puissance organisatrice du monde, où vivre le plus vite et fort possible représente un idéal contemporain, mais aussi une nouvelle prison. Dog Park a choisi d’avancer à son rythme, et on les suit les yeux fermés. Il s’en passe décidément des choses dans ce parc à chiens.

Avec “Liberosis”, Canblaster unit à merveille dancefloor et musique de film

17 avril 2024 à 06:00

Présentés dans les années 2010 comme les quatre chevaliers de l’électronique,  sauveurs d’une French Touch 2.0 aux couleurs fluokid, le groupe Club Cheval (Canblaster, Myd, Panteros666 et Sam Tiba) n’aura pas réussi, avec un seul album sous le coude (Discipline, 2016), à relever le défi qui l’attendait, à savoir bousculer la club music dans ses certitudes. Après le succès critique et public de Myd, c’est au tour de Canblaster de relever la tête avec un album-concept ambitieux. Soit Liberosis, un triptyque en hommage aux synthés modulaires, la dernière passion de celui qui fut l’enfant prodige des logiciels de composition.

Exploration des arcanes de la drum’n’bass, du UK garage et du breakbeat, cet opéra électronique déploie son univers fantasque et grandiloquent sous la forme de plages cinématographiques inquiétantes, de vocaux fantomatiques et de beats décalés. Liberosis dessine les contours d’un R&B futuriste et dystopique qui évoque autant le psychédélisme post-liquide des débuts de l’ambient house, façon Future Sound of London, que les ambiances jungle éthérées de LTJ Bukem.

Un pied de nez à l’époque

Au final, ce disque de Canblaster s’apparente à un reset des mutations fascinantes de la club music des nineties, passé au crible de l’emphase cinématique des productions actuelles, mais surtout à un pied de nez à l’époque tic et toc qui nous répète ad libitum que le format album est désormais mort et enterré.

Liberosis (Anima63/Believe). Sortie le 19 avril. En concert à Rock en Seine, Saint-Cloud, le 25 août.

“It All Comes Down to This” : le postpunk de A Certain Ratio n’a rien perdu de sa force

16 avril 2024 à 09:38

Si, pour beaucoup de musicien·nes, la pandémie a intimé le silence et obligé à une remise en question, A Certain Ratio semble avoir regoûté à la vie d’artiste. Depuis sa création en 1977, le groupe de Manchester a eu plusieurs existences et autant d’absences.

Son statut de pionnier du postpunk, avec sa facilité à embrasser groove et froideur, polyrythmie et ambiances martiales, lui a valu d’être redécouvert au début des années 2000. Mais, depuis 2020, ACR enchaîne les albums (trois de suite) comme s’il connaissait une nouvelle jeunesse.

Un bouillonnement d’idées qui balaie les genres

Pour It All Comes Down to This, les trois survivants des débuts, Jez Kerr, Martin Moscrop et Donald Johnson, n’ont voulu l’aide de personne, peut-être en réaction au casting généreux du précédent, 1982.

L’alchimie entre les trois multi-instrumentistes saute aux oreilles, et on ne pourra leur reprocher de manquer d’envie ou d’idées. Au contraire, les Mancuniens balaient comme d’habitude les genres – funk ombrageux, cold wave bouillante ou pop arty – avec une force de frappe enviable.

Requinqué par les maux de l’époque, le trio semble avoir gagné en mordant

Le courtisé producteur Dan Carey (Fontaines D.C., Squid, Wet Leg) a sans doute joué un rôle important dans le son de ce douzième album, à la fois compact et plein de reliefs. Requinqué par les nombreux maux de l’époque, le trio mancunien semble même avoir gagné en mordant.

Les beats de Donald Johnson claquent, la voix et la basse de Jez Kerr tonnent et, tout en alignant les riffs de guitare incisifs, Martin Moscrop amène avec sa trompette une touche free jazz décapante.

It All Comes Down to This (Mute/PIAS). Sortie le 19 avril.

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