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À partir d’avant-hierCiné/Serie/Films

Cannes 2024 : un court métrage de Judith Godrèche rejoint la Sélection officielle

Par : Arnaud Combe
7 mai 2024 à 16:00

Intitulé Moi aussi, le court métrage de Judith Godrèche sera présenté lors de la cérémonie d’ouverture d’Un certain regard, en salle Debussy du Palais des festivals et au Cinéma de la plage, en accès libre, le 15 mai.

La force du collectif

Devenue fer de lance de la lutte contre les abus sexuels dans le cinéma français, Judith Godrèche poursuit son sillon militant avec son nouveau court métrage, inspiré de témoignages de victimes. Moi aussi est décrit par le festival comme un film “en forme d’œuvre chorale composé de récits personnels énoncés par fragments et met en scène ce chemin âpre, mais salvateur, de la douleur sans mots au début d’une libération par la parole”

Moi aussi, un court métrage inédit de Judith Godrèche présenté à #Cannes2024 !

L'actrice signe une œuvre chorale qui met en lumière les récits de victimes de violences sexuelles.

Le Festival de Cannes fera résonner ces témoignages le 15 mai, lors de la cérémonie d’Ouverture du… pic.twitter.com/KTr7ZDIzoc

— Festival de Cannes (@Festival_Cannes) May 7, 2024

Pourquoi “Un p’tit truc en plus” est-il une gigantesque surprise au box-office ?

7 mai 2024 à 10:06

280 000 entrées : le meilleur premier jour pour un film français depuis Bienvenue chez les Ch’tis, nettement devant Intouchables et Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu qui avaient respectivement terminé leurs carrières à 19 et 12 millions de tickets vendus. Il est trop tôt pour dire jusqu’où le bouche-à-oreille mènera le premier film d’Artus, mais il est déjà certain qu’il ira loin, et pas si irréaliste de l’imaginer franchir la barre symbolique des 10 millions, à laquelle la fragmentation des publics (tangible sur cette sortie colossale en région mais très discrète à Paris – une douzaine de spectateur·ices à notre séance) avait donné ces dernières années une réputation de totem d’un ancien âge d’or désormais inatteignable. Le million est déjà atteint au terme de sa première semaine d’exploitation et la pauvreté de l’agenda blockbusters devrait inciter les multiplexes à se ruer dessus.

Pourquoi ? Comment ? Sans star porteuse (Artus n’a jamais excédé de beaucoup le million comme acteur et ses deux comédies de 2023, Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée et 38,5° quai des Orfèvres, ont fait de graves bides) ni superstructure de promotion (pas de grand groupe de distribution pour se ruiner en affichage), le hit ne peut pas non plus s’expliquer par la seule force de son sujet, le handicap – argument tentant mais qui n’a pas par exemple sauvé de la déception commerciale un film relativement voisin comme Hors normes de Nakache et Toledano.

Pied d’égalité

Les succès sont toujours multifactoriels et on ne saurait penser isolément la thématique, son traitement feel good, la netteté du pitch, les faveurs de la météo (pas bientôt fini ce temps de mars ?). Toujours est-il qu’Un p’tit truc en plus, s’il est une éclatante surprise, n’en est pas une si mauvaise. La purge vivrensembliste que l’on craignait, tramée de démonstrations compatissantes sur la valeur humaine des handicapé·es mentaux, leur sagesse et leur attendrissante sincérité ; bref, cet enfer noyé sous des tombereaux de bonnes intentions et de superficielles invitations à “changer de regard sur le handicap” n’est somme toute pas vraiment le film que nous avons vu, et il est plutôt heureux que l’archange du box-office ait mystérieusement déposé son index sur celui-ci plutôt que sur des abominations faussement bienveillantes comme les films de Louis-Julien Petit.

Ce qu’Artus réussit, c’est précisément à bien regarder ses personnages en les envisageant véritablement à égalité avec les valides, c’est-à-dire sans aucune espèce de retenue timorée dans la caricature, mais sans leur refuser pourtant un centimètre de terrain sur le plan de l’écriture, des possibilités de fiction, des facettes déployées par leurs personnages. L’un ne va en réalité pas sans l’autre, les deux se monnayent mutuellement, et le film pourrait ainsi multiplier les outrances, tant qu’il tiendrait cette ligne : ne jamais penser ses personnages de handicapé·es comme les fonctionnalités unidimensionnelles d’un récit gravitant autour de la star. Un détail qui n’en est pas un : très tôt les handicapé·es démasquent l’intrus, seules les éduc’ spé se font berner. C’est un vrai levier de comédie doublé d’une preuve cinglante de respect, posée comme une évidence : bien sûr qu’il n’y a qu’un valide assez con pour croire qu’Artus bavouillant vaguement possède un handicap.

Trouver son clown

Pour le reste, n’exagérons rien : le film n’est pas très drôle, et bâcle outrageusement sa fin en décrétant notamment que la fille tombe dans les bras du héros sans aucune installation préalable : si les handicapé·es sont bien regardé·s, pas sûrs que les femmes le soient autant. Il n’en a pas moins contredit l’adage légendaire de Robert Downey Jr. dans Tonnerre sous les tropiques : never go full retard – ne joue jamais l’attardé pur jus. Artus, ou du moins son personnage (subtile différence qui lui évite tout malaise) y est allé plein pot, et théorise même quelque peu sur la démarche (très drôle scène où il passe subrepticement d’un état de stupéfaction ahurie à la composition de son rôle de faux handicapé, stressant de ne pas “trouver son clown”). N’avoir honte de rien est sans doute, aussi, une clé de son succès.

Cannes 2024 : découvrez les 20 artistes qui vont faire le Festival

Francis Ford Coppola

S’il n’a pas (loin s’en faut) le box-office de Spielberg, s’il n’a pas su rester implanté et puissant à Hollywood comme Scorsese, Coppola a pour lui d’avoir construit une légende propre à faire rêver, fantasmer les nouvelles générations successives de cinéphiles comme aucun autre cinéaste du Nouvel Hollywood. En sept décennies, son cinéma a connu les cimes de la reconnaissance (pluie d’Oscars pour la saga Le Parrain, deux Palmes pour Conversation secrète et Apocalypse Now) et les gouffres de la faillite. Après douze ans de silence (depuis Twixt), il revient au cinéma avec un nouveau projet pharaonique (budget mirobolant, vente de ses vignobles pour le financer, etc.). Megalopolis devrait raconter l’affrontement entre le maire d’une ville ravagée par une catastrophe naturelle et l’architecte qui œuvre à la reconstruire, la fille de l’un étant aussi la maîtresse de l’autre. Le casting, fou, réunit Adam Driver, Nathalie Emmanuel, Dustin Hoffman, Shia LaBeouf, Jason Schwartzman, Aubrey Plaza… ♦ J.-M. L.

Chiara Mastroianni

Elle compte parmi les actrices françaises le plus souvent en compète à Cannes. Depuis Ma saison préférée d’André Téchiné en 1993, Marcello Mio est le onzième film avec Chiara Mastroianni à y figurer (son deuxième avec Christophe Honoré, deux également avec Arnaud Desplechin et Raoul Ruiz). Dans Marcello Mio, elle est l’interprète d’elle-même, prise dans les rets d’une fiction fantasque qui la voit peu à peu se transformer en son père sous l’œil circonspect de ses proches, également dans leurs propres rôles (Catherine Deneuve, Benjamin Biolay, Melvil Poupaud…). Fabrice Luchini et Nicole Garcia complètent cette étincelante distribution. ♦ J.-M. L.

Miguel Gomes

Abonné depuis deux films à la Quinzaine des cinéastes, le génial réalisateur portugais Miguel Gomes a été promu en Compétition avec son sixième film, Grand Tour. Dans une image noir et blanc et en 16 mm (comme Tabou), celui-ci s’ouvre au sein d’une colonie britannique birmane au début du siècle dernier avant de se déployer en une ambitieuse rêverie spatiotemporelle et un jeu du chat et de la souris au sein d’un couple. Malmené par les confinements pendant la pandémie de Covid, Gomes a eu du mal à achever son tournage aux quatre coins du globe et aurait même dû terminer son tournage à distance. ♦ B. D.

Anya Taylor-Joy

Si Furiosa – Une saga Mad Max (Hors Compétition) veut être à la hauteur de la jouissive démesure du précédent opus, cela sera en partie grâce à l’actrice de la série Le Jeu de la dame, qui reprend le personnage déjà incarné par Charlize Theron. Se déroulant des années avant le récit déployé dans Fury Road, le film suit le déclin du monde à travers l’enlèvement de l’impératrice Furiosa par le terrible Dr. Dementus (Chris Hemsworth). Parabole à haut potentiel écoféministe et film de vengeance spectaculaire, Furiosa secouera le festival au lendemain de son ouverture. ♦ B. D.

David Cronenberg

Deux après Les Crimes du futur, David Cronenberg revient pour la septième fois en Compétition à Cannes. Pour ce qu’on en sait, Les Linceuls promet d’être un récit à la lisière du fantastique sur le processus de deuil, la dégradation biologique de l’organisme humain après la mort et l’élucidation complexe du mystère de la profanation de quelques sépultures. Vincent Cassel (dix-sept ans après sa participation aux Promesses de l’ombre) et Diane Kruger seront les deux protagonistes de ce nouveau film très attendu de l’un des plus grands artistes de ces quarante dernières années. ♦ J.-M. L.

Sophie Fillières

L’an dernier, sur le grand écran de l’Auditorium Louis-Lumière, Sophie Fillières incarnait la marraine de l’enfant malvoyant dans la Palme d’or Anatomie d’une chute de Justine Triet (pour laquelle elle avait déjà été actrice dans Victoria). Mais, étrangement, aucun film réalisé par la cinéaste de Grande Petite et Gentille n’avait été montré à Cannes. Ce sera le cas de Ma vie, ma gueule, film hélas posthume, puisque la réalisatrice a disparu à l’issue de ce tournage et avait confié le montage à ses enfants, Agathe et Adam Bonitzer. Le film décrit, sur le mode de la “mélancomédie” propre à Sophie Fillières, le trajet d’une quinquagénaire qui s’évade des tracas de la vie dans l’Écosse sauvage. ♦ J.-M. L.

Alexis Langlois

S’il y a un premier long métrage que l’on brûle de voir cette année, c’est Les Reines du drame d’Alexis Langlois (Semaine de la critique). Racontant sur trois époques et en chansons l’histoire d’amour impossible entre une star pour ados des années 2000 et une chanteuse punk, le film promet de secouer la Croisette de son souffle trash et queer. Constitué d’un casting comprenant à la fois les habitué·es de ses courts métrages (Raya Martigny, Dustin Muchuvitz, Nana Benamer), de nouveaux et nouvelles venu·es (Bilal Hassani, Alma Jodorowsky, Asia Argento), deux figures de la scène drag (Jean Biche, Drag Couenne) et un duo de comédien·nes principal·es débutant·es (Louiza Aura, Gio Ventura), Les Reines du drame aura également une chance de remporter la Queer Palm. ♦ B. D.

Hunter Schafer

Inoubliable dans la peau de Jules, l’amoureuse à tête d’elfe de Rue (Zendaya) de la série Euphoria, Hunter Schafer fera sa première apparition cannoise dans Kinds of Kindness, le film à sketches de Yórgos Lánthimos, présenté en Compétition. On ignore encore l’envergure du personnage que l’actrice et également réalisatrice de clips (pour Girl in Red ou Anohni and the Johnsons) devra incarner au sein du casting de Pauvres Créatures (Emma Stone, Willem Dafoe et Margaret Qualley) dans cette fable composée en triptyque. ♦ M. D.

Alain Guiraudie

Découvert à la Quinzaine en 2001 avec son moyen métrage Ce vieux rêve qui bouge, en Compétition en 2016 avec Rester vertical, Guiraudie retrouve Cannes avec un film dont les prémices connues ne sont pas sans évoquer l’atmosphère criminelle et épurée de son chef-d’œuvre, L’Inconnu du lac (Un Certain Regard 2013). Après deux films aussi brillants que désarçonnants, sans genre identifiable, Guiraudie signe un véritable retour en force avec cet authentique thriller doté d’une star (Catherine Frot). Dans ce film mêlant retour aux origines familiales, morbidité et chasse à l’homme, il pourra plus que jamais faire étalage de sa part sombre. ♦ T. R.

Demi Moore

Reine du box-office dans les années 1990, la star de Ghost et de Proposition indécente avait vu sa carrière ralentir dans les années 2000. 2024 lui permet un double retour : elle est grandiose en Swan blessée par les gossips vipérins de Truman Capote dans Feud : Les Trahisons de Truman Capote et The Substance, le thriller de la Française Coralie Fargeat (Revenge, 2018), lui permet de fouler pour la première fois le red carpet cannois avec un film en Compétition. ♦ J.-M. L.

Jia Zhangke

Six ans après Les Éternels, Jia Zhangke est de retour en Compétition avec Caught by the Tides, un film titanesque tourné sur près de vingt ans avec Zhao Tao, actrice fétiche et compagne du cinéaste. Organisée autour d’une histoire d’amour passionnel bientôt rompu par la disparition de l’homme, la fresque devrait mêler à son enquête amoureuse une traversée de près de deux décennies de la Chine contemporaine pour en capter les mutations. En dépit de ses cinq précédentes sélections en Compétition, ce très grand cinéaste n’a obtenu jusque-là qu’un Prix du scénario en 2013 pour Touch of Sin. 2024, l’année de la consécration ? ♦ M. D.

Payal Kapadia

Révélée à la Quinzaine des cinéastes en 2021 avec le sublime Toute une nuit sans savoir et récompensée par l’Œil d’or du meilleur documentaire, la cinéaste indienne Payal Kapadia déboule déjà en Compétition avec son second long métrage, All We Imagine as Light. Le film suivra Praba et Anu, deux infirmières qui partent en expédition dans une nature mystique, entre bord de mer et jungle. Alliant registre onirique et réalisme social, il souffle déjà un vent de renouveau sur la Compétition. ♦ B. D.

Richard Gere

Dans un Cannes aux airs de jubilé des barbus du Nouvel Hollywood (Coppola en Compétition, Palme d’honneur pour Lucas), Oh, Canada de Paul Schrader assume le rôle délicat du discours d’adieu. Un vieux documentariste célébré dicte ses souvenirs à un jeune journaliste : la parabole méta-testamentaire est difficilement évitable, et l’on ne pouvait rêver meilleure mesure de sa mélancolie que le beau visage oublié, comme une page craquelée de magazine eighties, de “l’American Gigolo” Richard Gere. ♦ T. R.

Ariane Labed

Membre active de l’Association des acteur·rices (Ada), l’actrice et réalisatrice s’est affirmée ces derniers mois comme une figure de proue du mouvement transféministe et antiraciste à l’œuvre dans le cinéma français. Déjà remarquée avec son précédent court métrage Olla (sélectionné à la Quinzaine des cinéastes en 2019 puis multirécompensé au Festival de Clermont en 2020), Ariane Labed passe au long avec September Says (Un Certain Regard), récit de deux sœurs nées à dix mois d’intervalle que tout oppose, qui s’installent à la campagne avec leur mère bipolaire. Adaptation de Sœurs, un roman de Daisy Johnson, le film sera l’occasion de retrouver l’actrice Rakhee Thakrar (Sex Education, Wonka). ♦ B. D.

Quentin Dupieux

Tout sourit au cinéma de Quentin Dupieux. En moins d’un an, le réalisateur le plus prolifique du monde vient d’enchaîner ses deux plus grands succès publics (Yannick, 450 000 entrées, Daaaaaalí!, 480 000) et obtient la case la plus médiatiquement exposée du festival : l’ouverture. Le premier acte de cette 77e édition s’intitulera donc malicieusement Le Deuxième Acte, un film au casting très Cannes-friendly puisque composé de Vincent Lindon, Léa Seydoux et Louis Garrel. Avec à leurs côtés le plus novice mais déjà très prisé Raphaël Quenard. ♦ J.-M. L.

Laetitia Dosch

À l’affiche du Roman de Jim des frères Larrieu présenté à Cannes Première, Laetitia Dosch foulera également le sol de la Croisette en tant que réalisatrice du côté d’Un Certain Regard. Après un cheval dans son spectacle Hate (Tentative de duo avec un cheval), c’est cette fois-ci un chien qui retiendra toute l’attention de son premier long dans lequel l’actrice, révélée par La Bataille de Solférino de Justine Triet, avec laquelle elle partage une certaine sympathie pour les canidés (Anatomie d’une chute bien sûr, mais aussi Victoria), incarne Avril, avocate impliquée dans la défense d’un chien “récidiviste”. ♦ M. D.

Barry Keoghan

Sa hype ne cesse de croître, ses manières de titi dublinois et ses rôles de vauriens se muent peu à peu en partitions grand style et en incarnations retorses (Saltburn). Dans Bug, en Compétition, Andrea Arnold l’emmène sur un terrain à mi-chemin entre le réalisme social et la fable, dans une Angleterre déclassée mais rehaussée d’une aura de conte avec son personnage tout tatoué d’insectes. Un rôle taillé sur mesure pour ce Dickensien suspendu entre le caniveau et l’imaginaire, avant sa consécration dont rêvent tous les cabotins : il sera le Joker du prochain Batman. ♦ T. R.

Noémie Merlant

Si le vide laissé par l’arrêt du cinéma d’Adèle Haenel reste immense, Noémie Merlant est sans doute l’actrice française qui incarne le mieux les combats de celle avec qui elle partage l’affiche de Portrait de la jeune fille en feu. C’est justement la réalisatrice de ce film, Céline Sciamma, qui a écrit avec elle le scénario des Femmes au balcon (Séance de minuit), le second long métrage de Noémie Merlant en tant que cinéaste après Mi iubita, mon amour (Cannes 2021). Ce nouveau film promet d’être une comédie horrifique et féministe se déroulant en pleine canicule à Marseille. Elle incarne aussi le rôle éponyme dans Emmanuelle d’Audrey Diwan, qui devrait sortir courant mai, mais dont on ne sait pas à l’heure où nous écrivons ces lignes si il sera montré sur la Croisette. ♦ B. D.

Zoe Saldaña

Qu’est-ce qui est le plus étonnant : que Zoe Saldaña détienne le record mondial du box-office cumulé (grâce à ses rôles de Neytiri dans Avatar et de Gamora dans Les Gardiens de la galaxie et Avengers), malgré une notoriété individuelle plus modeste que les superstars qui le lui disputent, ou qu’elle ait jusqu’ici aussi peu intéressé le cinéma d’auteur·rice ? Tête d’affiche du film de tous les paris, Emilia Perez, un croisement de cartel movie et de comédie musicale signé Jacques Audiard, l’actrice entre par la grande porte dans une arène où elle peut enfin cesser d’être l’actrice que l’on feignait de ne pas voir. ♦ T. R.

Ben Whishaw

Après Emmanuel Carrère et son Limonov, c’est à Kirill Serebrennikov, de retour à Cannes (La Femme de Tchaïkovski, 2022), de dessiner les mille visages de l’écrivain russe, catalyseur des métamorphoses contemporaines de son pays. Et à Ben Whishaw d’en incarner les multiples facettes (voyou en Ukraine, idole de l’underground soviétique sous Brejnev, clochard puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan, écrivain branché à Paris, soldat perdu dans les guerres des Balkans) et, qui sait, de décrocher un prix d’interprétation. ♦ M. D.

Édouard Louis : “Dans ‘Mystery’, tout est haletant, haché, intermittent, comme l’amour”

7 mai 2024 à 08:41

“Il était difficile pour moi de choisir parmi les films de Lou Ye, tellement chacun d’entre eux m’a marqué : Suzhou River, Nuits d’ivresse printanière… Mais Mystery a sans doute été le plus fort, et l’un des films les plus importants de ma vie. C’est par ce dernier que j’ai éprouvé pour la première fois à quel point la forme esthétique d’une œuvre –  film, livre – portait l’histoire qu’elle raconte et la menait à la perfection, si et seulement si la forme en question épousait totalement le récit qu’elle tente de dire – et donc, qu’une œuvre ne peut être grande qu’à la condition de déconstruire, dans son exécution même, l’image de ce qu’est la forme en art, de ce qu’est une réussite formelle, puisque chaque histoire est différente et mérite en ce sens sa propre forme, ses propres innovations formelles.

Mystery est un film qui parle d’une mort, de plusieurs morts, d’une double vie, d’une enquête, d’un amour haletant et torturé, de la Chine qui se transforme à un rythme effréné. Tout, dans les choix formels du film, raconte quelque chose de ces sujets : les mouvements de caméras vifs, brutaux, rapides, tantôt lointains, tantôt ultra-resserrés, les coupes soudaines d’un plan à un autre. Tout va vite dans Mystery, tout y est haletant, haché, intermittent, comme l’amour, comme les étapes d’une enquête policière, comme la vitesse vertigineuse des transformations de la Chine contemporaine.

À mon sens, certains romans sont illisibles dans la mesure où ils reconduisent une forme esthétique ancienne et qu’ils l’appliquent à des histoires nouvelles. Combien de romans aujourd’hui ressemblent encore à ceux de Zola, avec leurs chapitres bien sages, leur développement de la psychologie du personnage, les dialogues, les 400 pages pour que le livre ne soit ni trop épais ni trop mince ? Toutes ces choses révolutionnaires à l’époque de Zola sont devenues vides avec le temps. De la même manière, certains films, de ce qu’on a appelé l’âge d’or d’Hollywood, sont devenus irregardables parce qu’ils étaient le fruit d’un cinéma industriel, produit en série, avec chaque fois les mêmes codes, les mêmes structures dans lesquelles on insérait des histoires différentes – qu’on pense par exemple à Certains l’aiment chaud, insupportable à mourir en dépit du génie absolu de Marilyn Monroe.

Une manière de dire inédite

Mystery de Lou Ye, comme ses autres films, emprunte la direction opposée et propose une autre manière de dire, inédite. Bien sûr, ce que je décris ici est presque une évidence, et c’est ce qu’ont fait tous les grands noms du cinéma, chacun inventant des formes nouvelles et inconnues : Gus Van Sant, Jane Campion, Lav Diaz, Apichatpong Weerasethakul, plus récemment Saeed Roustaee avec Leila et ses frères.

Mais la première fois que j’ai ressenti cette singularité aussi profondément, c’est en découvrant Mystery – et savoir n’est pas ressentir. C’est pour cela que ce film a été aussi important, et qu’il est, en un sens, le film de ma vie.”

Monique s’évade d’Édouard Louis (Seuil). En librairie.

Mati Diop : “‘Les Bruits de Recife’, un film de fantômes extralucide” 

7 mai 2024 à 08:33

“Je repense souvent aux Bruits de Recife de Kleber Mendonça Filho, dont mon souvenir est vague et précis à la fois, comme un cauchemar sans image mais dont le goût et la trace demeurent intactes. Quand j’étais en préparation de mon premier long métrage Atlantique [2019], à Dakar, j’avais avec moi un disque dur d’une cinquantaine de films. C’est le seul que j’ai eu le désir de revoir une fois au travail, qu’il faisait sens de regarder ici.

Le quartier de Yoff (où j’ai tourné la scène d’effraction des filles possédées dans la villa du boss du chantier) ressemble étonnamment à l’atmosphère moite et inquiétante des rues de Recife filmées par Kleber Mendonça Filho. Nos films sont liés par une histoire commune, hantée par les fantômes de l’Atlantique. Chacun à sa manière doit beaucoup à Fog de John Carpenter, qui à partir de très peu d’effets parvient à susciter un large spectre de sensations.

J’aime la frontalité du regard du cinéaste sur la violence capitaliste de la société brésilienne héritée de l’esclavagisme. Ce film restitue parfaitement la fréquence si particulière de cette haute tension entre races, entre classes. L’enfer du déni, de la répétition d’une histoire qui se rejoue, de la persistance du spectre colonial. Les Bruits de Recife est un film de fantômes extralucide. En le revoyant hier soir, je me suis rendu compte que KMF l’avait réalisé trois ans avant l’assassinat de l’activiste Marielle Franco et l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro. Depuis la pandémie de 2020, on a comme changé de siècle. Je ne peux plus rester assise devant des films qui ne dialoguent pas réellement avec leur époque.

Le film du monde d’après

Dans le genre “retour du refoulé”, aucun film ne m’a autant marquée que Nope de Jordan Peele. Car il a justement opéré et anticipé le virage d’une nouvelle ère, celui qu’il fallait prendre. Sorti deux ans après le Covid, c’est LE film du “monde d’après”. Je le vois entre autres comme un adieu au cinéma du monde d’avant (dominé par les Blancs) et la promesse de sa réinvention par les maldites “minorités”. Œuvre d’art méga-divertissante, blockbuster ultra-sensible, Nope est le grand film politique de ce début de siècle qui marquera l’histoire du cinéma tel un nouveau paradigme esthétique et politique. On n’avait jamais vu ça.” 

Festival de Cannes : un appel à la grève menace l’événement

6 mai 2024 à 16:35

Le collectif Sous les écrans, la dèche, qui représente “les précaires des festivals de cinéma”, a voté ce lundi un appel à la grève auprès de ”tout·es les salarié·es du Festival de Cannes et des sections parallèles” pour alerter sur la précarité du secteur. La porte-parole du collectif a annoncé à l’Agence France Presse la participation au vote de nombreux corps de métiers tels que projectionnistes, des programmateur·ices, des attaché·es de presse, des chargé·es de billetterie ou de l’accueil.

En cause : le statut de ces travailleur·euses. ”Nous alternons des missions de courtes durées avec des périodes chômées et malgré la nature intermittente de nos métiers et alors que nous travaillons à la diffusion d’œuvres cinématographiques, nos activités ne relèvent pas du régime de l’intermittence du spectacle”, déplore le collectif dans son communiqué. Ce dernier précise également leurs revendications dont la reconnaissance du statut d’intermittent fait partie. Le communiqué insiste également sur les « récentes réformes de l’assurance chômage qui viennent durcir les règles d’indemnisation“ et favorise une précarité déjà grandissante.

Perturber le Festival

Le collectif précise que l’objectif de cette mobilisation n’est pas de remettre en cause la tenue du Festival ou de nuire aux films qui y seront présentés mais de “perturber l’événement“. Ce n’est pas la première fois que le festival est confronté à des mobilisations puisque, chaque année, sa tenue fait l’objet de manifestations.

Son organisation n’a d’ailleurs, pour le moment, pas réagi à cette annonce.

“Mon pire ennemi” et “Là où Dieu n’est pas”, un vrai-faux diptyque choc à découvrir absolument

6 mai 2024 à 06:00

C’est toujours porté par une quête de dialogue que le cinéma de l’Iranien Mehran Tamadon semble se mouvoir. Dans Bassidji (2009), il tentait de tisser une discussion avec les personnalités parmi les plus extrémistes de son pays. Dans Iranien (2014), le cinéaste athée proposait à un groupe de mollahs de se confiner avec lui dans un petit appartement pendant deux jours. Établir un pont par la parole qu’il obtient grâce à la singularité d’un dispositif de cinéma, c’est ce que produisent et travaillent, à leur tour, ses deux nouveaux films.

Autant conçus en diptyque que comme des contrepoints qui entrent en collision l’un avec l’autre, Mon pire ennemi et Là où Dieu n’est pas offrent un témoignage d’une grande force sur les pratiques tortionnaires mises en place par le régime islamique pour contrôler et faire parler ses opposant·es.

Aussi complexe et versatile que pervers, Mon pire ennemi procède à la reconstitution des interrogatoires menés par les Bassidjis, les agents du régime iranien. Sauf qu’ici les personnes qui incarnent les interrogateur·rices sont des ancien·nes prisonnier·ères. Face à elles et eux, le cinéaste incarne un détenu. Pourtant, le traumatisme est trop profond pour que les néo-acteur·rices aillent plus loin et poursuivent le jeu de rôle.

Le réalisateur se tourne alors vers Zar Amir Ebrahimi (primée à Cannes pour Les Nuits de Mashhad). La jeune femme a subi des interrogatoires continus pendant un an. La voilà désormais chargée d’interroger Mehran Tamadon comme s’il était un prisonnier. Le simulacre devient progressivement cruel et humiliant : elle lui ordonne de se mettre en sous-vêtements, le propulse sous un jet d’eau glacée. Dans cette exploration de l’extrême violence psychologique et physique d’un diabolique jeu de manipulation, ce n’est plus seulement la toute-puissance du tortionnaire que le cinéaste questionne.

Les lignes se troublent et le film se retourne sur lui-même dans un grand trouble réflexif. Ainsi, pour déstabiliser le réalisateur, Zar Amir Ebrahimi commence à lui reprocher la nature même de son projet et la façon malsaine dont la reconstitution d’une situation oppressive réveille des traumatismes chez tous·tes celles et ceux qui l’ont vécue. Qui est alors le bourreau et la victime de ce jeu de rôle ? La troublante expérience sadomasochiste se transforme, en une fraction de seconde, en réflexion éthique sur l’image.

Dans une forme documentaire plus conventionnelle, Là où Dieu n’est pas poursuit la recherche du premier film. Mehran Tamadon y recueille les témoignages de trois ancien·nes détenu·es politiques, dans une prison reconstituée à l’intérieur d’un entrepôt de la banlieue parisienne. Une nouvelle sobriété, volontairement moins performative, qui s’écrit simplement dans l’écoute attentive des récits. Le cinéaste iranien nous projette ainsi dans la tête d’un·e captif·ve et dans la nécessaire résilience qu’il ou elle doit mettre en place pour survivre : “C’est dur de faire de la prison sans s’illusionner”, avoue l’une des personnes interrogées.

Mon pire ennemi de Mehran Tamadon, avec Zar Amir Ebrahimi, Taghi Rahmani, Mojtaba Najafi (Fr., Suis., 2023, 1 h 23). En salle le 8 mai.
Là où Dieu n’est pas de Mehran Tamadon (Fr., Suis., 2023, 1 h 52). En salle le 15 mai.

“La Vie selon Ann”, petit guide new-yorkais du vide existentiel à la sauce BDSM

5 mai 2024 à 06:00

Sœur lo-fi de Lena Dunham et petite-fille rebelle de Woody Allen, Joanna Arnow explore dans ce premier long qu’elle a écrit, interprété, réalisé et monté un territoire de cinéma connu – celui de l’autofiction à tendance existentielle, mêlant relations dysfonctionnelles et sexualité frontale –, tout en repoussant ses contours.

Produit par Sean Baker et présenté à la Quinzaine des cinéastes en 2023, La Vie selon Ann (The Feeling that the Time for Doing Something Has Passed, en VO, magnifique titre à l’adaptation française peu heureuse) raconte le quotidien morose d’une trentenaire new-yorkaise, partagée entre un emploi de cadre assommant, une sexualité BDSM où elle joue le rôle de la soumise auprès de plusieurs maîtres et ses (véritables) parents qui ne cessent de se chamailler. On pourrait aussi résumer Ann à la façon dont elle se décrit sur une application de rencontres : “J’aime les plats consistants qui restent sur l’estomac et je n’aime pas les gens qui sont obsédés par le 11 Septembre.”

Génialement tragicomique, le film avance au rythme de saynètes dans lesquelles se déploient un spleen et un malaise abyssaux. À travers la soumission ou la tentative d’une relation “vanille” (conventionnelle), auprès de sa famille ou au travail, Joanna Arnow se confronte à la difficulté du lien à l’autre et à soi-même, à l’ennui aussi, au sens de la vie en somme. Sa radicalité est de ne pas opposer grand-chose à la question du vide existentiel, à accepter, comme l’ont fait conjointement Ovidie et Mallarmé, que la chair est triste hélas, qu’on est et reste seul·e et que la vie n’a aucun sens, à vivre avec ce sentiment, saisi par le titre original, qu’il est trop tard pour que les choses changent.

De cette capitulation naissent paradoxalement une forme de réconfort et aussi les prémices d’une désobéissance. Avec une certaine finesse, La Vie selon Ann parcourt le catalogue de nos répressions et normes sociales, familiales, relationnelles, sexuelles et professionnelles. Pour mieux les faire voler en éclats ?

La Vie selon Ann de et avec Joanna Arnow, Scott Cohen, Babak Tafti (É.-U., 2023, 1 h 27). En salle le 8 mai.

“L’Esprit Coubertin” : Benjamin Voisin, Emmanuelle Bercot et du rififi aux JO

4 mai 2024 à 06:00

Quelque chose bouge du côté de la comédie française, incarnée par une nouvelle génération certes pas encore assez dotée en star power pour prendre la relève des mastodontes des années 2010 mais tout de même assimilable par le divertissement populaire. Le Dernier des Juifs de Noé Debré ou Bis Repetita d’Émilie Noblet ont récemment confirmé un vent de fraîcheur, apportant dans son sillage des objets plus en phase avec l’époque, empreints de subtilité et rétifs à un certain beaufisme qui avait dominé l’ethos de la comédie de ces deux dernières décennies.

L’Esprit Coubertin en est. Son auteur, Jérémie Sein, a officié comme réalisateur des bientôt quatre saisons de Parlement (créée par Debré, coréalisée par Noblet). Ancien journaliste sportif, ce n’est pas aux arcanes de la politique mais à celles de l’olympisme qu’il a consacré son premier long, centré sur le parcours chaotique d’un champion de tir aux JO de Paris. L’introverti Paul (Benjamin Voisin), véritable malaise ambulant aux manières brusques et autistiques, n’en est pas moins le dernier espoir de médaille d’une délégation française humiliée à domicile – mais à mesure que son épreuve approche, sa concentration se disperse entre querelles de dortoir et montées d’hormones.

Le film est parfaitement réussi dans le ton, et pourtant totalement cryptique quant à ses intentions : il semble limite buller, mener la barque de son récit au petit bonheur la chance, au gré des humeurs aléatoires de personnages assez bien brossés pour donner à l’ensemble un souffle de tableau vivant – mention spéciale à Laura Felpin, parfaite dans un rôle d’intendante du village olympique sans doute écrit pour elle. Le but n’est somme toute pas si éloigné de Parlement : Sein ne s’intéresse certainement ni à la politique européenne ni au sport (on verra d’ailleurs très peu de scènes d’épreuves – le budget ne semble pas y être pour rien), mais passionnément à la ménagerie bureaucratique grouillant autour de l’arène.

Dans quel but ? C’est un peu le mystère, tant le film se plaît à brouiller tout ce qui pourrait ressembler à une trajectoire motivée du héros, être attachant mais veule qui, s’il progresse sans nul doute, pour autant n’apprend rien. Tant sur le plan politique que sur celui des sentiments, Paul est entouré de gens plus matures et structurés que lui et essaie de se hisser à leur niveau, mais la part du mûrissement sincère et celle du strict mimétisme restent chez lui indiscernables. Un épilogue assez génial en donne sans doute la clé : interrogé des années plus tard sur le coup d’éclat de son olympiade, le jeune adulte accrédite mollement les questions toutes faites d’une journaliste qui l’érige en symbole (“C’était politique ? – Ah, bah oui…”).

L’Esprit Coubertin s’affirme à la lumière de cette coda comme une comédie sensible sur la perte collective de sens et la gesticulation des humain·es à l’intérieur de récits creux auxquels ils et elles font semblant de croire : l’exploit, le travail, l’effort, la vertu s’évanouissent instantanément sous son beau regard d’absolue désinvolture.

L’Esprit Coubertin de Jérémie Sein, avec Benjamin Voisin, Emmanuelle Bercot, Rivaldo Pawawi (Fr., 2024, 1 h 18). En salle le 8 mai.

Que nous disent les films de prof sur l’école aujourd’hui ?

30 avril 2024 à 16:00

Quatre films sortis récemment mettent au cœur de leur récit un individu dont le métier est professeur·e : l’allemand La Salle des profs de İlker Çatak avec Leonie Benesch, le français Pas de vagues de Teddy Lussi-modeste, avec François Civil, et le belge Amal – esprit libre de Jawad Rhalib (avec Lubna Azabal), et dans une moindre mesure (puisque le personnage principal quitte l’enseignement, dégoûté, au début du film), Comme un fils de Nicolas Bkhief, avec Vincent Lindon.

Deux femmes, deux hommes, confronté·es à des problèmes similaires. Que voit-on ? Des gens seul·es, dont l’autorité est contestée par les élèves, qui sont plus ou moins agressé·es ou menacé·es par les parents dès qu’ils ou elles sanctionnent un·e élève, accusé de harcèlement ou encore abandonné·es par une administration qui ne veut effectivement “pas de vagues”. Et ils et elles de surcroît subissent les critiques de leurs propres collègues, qui leur reprochent leurs méthodes, leur trop grande gentillesse ou leur intransigeance, leur refus de lâcher prise et d’attendre la retraite sans faire d’efforts. Bref, une société éducative divisée, donc affaiblie. Sur fond, sans qu’ils soient jamais cités, des assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, fantômes omniprésents dans ces films – en tout cas pour les spectateur·rices français·es. La coïncidence ne saurait être fortuite, mais nous n’essaierons pas ici de proposer des solutions à des problèmes réels.

Entre les murs, l’espoir se restreint

La disparition, la semaine dernière, du cinéaste Laurent Cantet, vient nous rappeler que le film pour lequel il reçut la Palme d’or, en 2008, Entre les murs, se déroulait entièrement ou presque, en cours de français, dans une salle de classe de 4e. Cette adaptation singulière (puisque l’auteur du roman dont le film était tiré, François Bégaudeau, lui-même ancien enseignant, jouait le rôle du professeur) décrivait déjà les difficultés d’enseigner, la violence physique de certain·es élèves, les désaccords entre enseignant·es, la solitude du prof, etc. Mais il y avait aussi quelques scènes où ce personnage, François, voyait pointer l’intelligence de ces élèves au détour d’un flot de propos immatures et provocateurs. C’est cette bienveillance, ces lueurs d’espoir, qui semblent absentes des films dorénavant, qui faisait tout le prix du film de Cantet. Loin de nous l’idée de dire que “c’était mieux” avant, mais force est de constater que les films aujourd’hui nous livrent une image totalement désespérée et désespérante de l’école.

Édito initialement paru dans la newsletter Cinéma du 1er mai. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !

Tilda Swinton : “À chaque fois que je vois ‘Je sais où je vais’, j’ai le souffle coupé” 

29 avril 2024 à 17:00

Je sais où je vais de Michael Powell et Emeric Pressburger est un film qui touche des parties de moi qu’aucun autre n’a jamais touchées : l’histoire – en quelque sorte un conte de fées – est celle d’une jeune Anglaise moderne qui part dans les Highlands, en Écosse, pour épouser un homme riche et beaucoup plus âgé dans un geste d’autodétermination – le “Je sais où je vais” du titre. La nature prend sa main et, littéralement, la fait dévier de sa trajectoire.

Nous sommes en 1943, en temps de guerre, et la subtilité avec laquelle la présence de cette réalité s’immisce dans la fable ne cesse de m’impressionner. Le scénario miraculeux, écrit en quelques jours seulement par Pressburger, parvient à atteindre une forme de romantisme mystique sans jamais perdre le contact avec une dimension de commentaire social vif et affûté.

“ Il me coupe le souffle”

C’est sûrement l’un des plus grands films écossais jamais réalisés – par un Anglais et un Hongrois. Je l’aime parce qu’il contient précisément la magie que j’identifie distinctement comme celle des îles Hébrides où il se déroule, une partie du monde très chère à mon cœur. Et je l’aime parce que, chaque fois que je le vois, il me coupe le souffle par l’habileté de son esprit, la simplicité de sa narration et son atmosphère unique d’émerveillement et de mysticisme. Cela nourrit intrinsèquement mon travail. C’est pour moi la référence absolue en matière de récit, de précision narrative. Il parle directement et fait du bien à l’âme et au cœur de tous les publics avec lesquels je l’ai vu. De la pure magie.”


“Je sais où je vais”, de Michael Powell et Emeric Pressburger.
“Je sais où je vais”, de Michael Powell et Emeric Pressburger.

“Jusqu’au bout du monde” : quand Viggo Mortensen se met au western, ça donne quoi ?

29 avril 2024 à 06:00

Étrange projet que ce western sans appartenance, ni classique, ni moderne, ni postmoderne, ni crépusculaire – sapant le genre roi de l’âge d’or hollywoodien de toute sa charge symbolique, donnant presque le sentiment qu’il n’a jamais existé, et que l’on peut désormais filmer un shérif du Nevada de 1860 exactement comme n’importe quel·le autre anonyme de l’histoire humaine, sans plus de résonance que s’il s’agissait d’un éleveur beauceron du XVIe siècle ou d’un courtier en assurances de 2024.

Outre le nombre de postes occupés (réalisateur, acteur principal, scénariste, compositeur), il y a sans doute beaucoup de Viggo Mortensen dans ce personnage d’émigré danois vivant à la semi-marge de la société primitive de l’Ouest : assez habile et craint pour y survivre, incapable cependant d’y conserver d’autre compagnie que celle d’une Québécoise aussi sauvage et étrangère que lui (Vicky Krieps), qui sera son grand amour, puis son épouse éplorée.

Des intentions du personnage, tour à tour cynique et moral, vengeur et las, on perd rapidement le fil : veut-il la liberté pour lui, la justice pour les autres, l’amour, la solitude, un peu tout à la fois ? De celles du film, on ne saurait mieux dire : on passe ces deux heures dans un état certes pas de désolation, mais de franche perplexité, que ne dissipent ni l’épure de la mise en scène ni le rigoureux prosaïsme du récit – impression d’un film pour rien, quasi irréprochable dans son costume de mélo historique néo-académique, mais parfaitement stérile.

Jusqu’au bout du monde de et avec Viggo Mortensen, Vicky Krieps, Solly McLeod (Mex., Can., Dan., 2023, 2 h 09). En salle le 1er mai.

Entre fiction et ethnographie, “La Fleur de Buriti” est aussi envoûtante que politique

28 avril 2024 à 07:00

Dans chaque plan de La Fleur de Buriti, c’est l’urgence et la force de tout un peuple autochtone qui semblent crier. Alors que la menace de l’industrie agroalimentaire brésilienne pèse en permanence sur les Krahô, la caméra se glisse à leurs côtés, au nord-est du Brésil, et saisit leur lutte perpétuelle contre l’oubli.

Le film navigue dans cette communauté, dont l’autosubsistance est assurée par la chasse et la pêche, via la figure du jeune Patpro (Ilda Patpro Krahô) qui nous guide à travers trois périodes de résistance de son peuple. Peu à peu, la chronologie se brouille, les temporalités se percutent, oubliant la linéarité de son récit au profit d’un mélange de mythes et de légendes, de pratiques rituelles, jusqu’à se clore sur une manifestation contre les agissements du gouvernement Bolsonaro.

La Fleur de Buriti invite ainsi moins à se connecter à la trajectoire de son personnage qu’à rendre compte d’un monde et du mode de vie qui l’entoure. Contemplative et quasi spectrale, l’image 16 mm – comme une réminiscence du cinéma de Jean Rouch – dépasse dès le prologue le terrain de la pure ethnographie pour nous projeter au cœur d’une expérience sensorielle saisissante, enrichie par l’impressionnant travail d’immersion sonore sur les pulsations de la flore. Une hybridation des images qui permet de mieux cerner les spécificités des croyances ancestrales du peuple et son rapport politique au territoire.

Mettant en scène des personnages interprétés par des acteur·rices amateur·rices autochtones, ce dispositif permet d’éviter l’exotisme d’un regard occidental pour, au contraire, révéler par petites touches successives et méditatives l’organisation de la communauté, son rapport au monde et, peut-être le plus bouleversant, le rapport oral à la mémoire comme forme de résistance.

La Fleur de Buriti de João Salaviza et Renée Nader Messora, avec Ilda Patpro Krahô, Francisco Hỳjnõ Krahô (Bré., Por., 2023, 2 h 03). En salle le 1er mai.

“Le Tableau volé” décortique avec malice le monde du commerce d’art

28 avril 2024 à 07:00

André Masson (comme le peintre) est commissaire-priseur dans la célèbre maison de ventes Scottie’s. Être cynique, direct, sans grand tact et l’assumant (joué avec talent par Alex Lutz), il a une stagiaire, Aurore (Louise Chevillotte, hilarante), qu’il rudoie volontiers. À vrai dire, elle n’est pas très franche du collier puisqu’elle ment tout le temps, à tout le monde (y compris à son père, le génial Alain Chamfort, “jeune” acteur découvert dans Don Juan de Serge Bozon) et à tout propos.

Ce duo improbable, destiné à ne pas durer, reçoit un jour la lettre d’une jeune avocate (Nora Hamzawi) qui pense avoir retrouvé une toile d’Egon Schiele à Mulhouse, chez les Keller – un jeune ouvrier, Paco (Matthieu Lucci, vu dans La Fille d’Albino Rodrigue de Christine Dory), qui vit seul avec sa mère (Laurence Côte, grande actrice rivettienne). Aurore et André s’y rendent, en compagnie d’une autre experte, l’ex-épouse d’André, Bertina (Léa Drucker, toujours épatante), sans grande illusion sur ce qu’il et elles vont trouver.

À leur grande surprise, non seulement le tableau est vrai, mais il est célèbre pour avoir été spolié à une famille juive par les nazis en 1939. On avait perdu sa trace. Il vaut une fortune. Les Keller ne demandent rien. Les Wahlberg, héritier·ères américain·es des propriétaires du Schiele, veulent le vendre. Masson jubile, parce qu’il est convaincu qu’il va être choisi pour organiser la vente aux enchères. Seulement, dans l’ombre, l’avocat des Wahlberg complote contre lui. On craint aussi à un moment que des copains de Paco subtilisent le Schiele… Les trois femmes, les trois “fées” de Masson, en secret (également des spectateur·rices, qui comprendront a posteriori ce qui s’est passé – c’est l’un des plaisirs que procure le film), vont se lier et s’allier pour tenter d’arranger les choses.

Le titre rappelle L’Hypothèse du tableau volé de Raoul Ruiz, dont Pascal Bonitzer avait été à plusieurs reprises le scénariste. Le monde de la vente d’objets d’art est décrit avec une mine d’informations fort précises et tout à fait passionnantes, et chaque personnage porte sa part de romanesque, de secret, de folie. Le récit est huilé, réglé et précis comme une horloge suisse, ménageant d’étonnantes surprises, une circulation de désirs à laquelle on ne s’attendait pas forcément. Et puis la fin, surtout, est extrêmement émouvante, chose assez rare dans le cinéma de Bonitzer, notamment la scène où toute la famille Wahlberg applaudit et remercie chaleureusement le jeune Paco.

Cette histoire (le Schiele spolié, les retrouvailles dans une modeste maison de Mulhouse, etc.) est fidèlement inspirée de faits réels, advenus en 2000. Pour une fois, c’est non seulement une joie d’apprendre que de tels événements arrivent, mais aussi que le réel peut accoucher d’un très bon film.

Le Tableau volé de Pascal Bonitzer, avec Alex Lutz, Léa Drucker, Nora Hamzawi, Louise Chevillotte (Fr., 2024, 1 h 31). En salle le 1er mai.

Locarno 2024 : Jane Campion recevra le Léopard d’honneur 

Par : Arnaud Combe
24 avril 2024 à 11:00

À travers une dizaine de longs métrages, une poignée de courts métrages et la série Top of The Lake, la cinéaste néo-zélandaise a bâti une œuvre protéiforme mettant en scène des femmes déterminées à se libérer des carcans de leur époque. Première femme à remporter la Palme d’Or à Cannes en 1993 avec  La Leçon de piano – qui remporta également un César et un Oscar–, Jane Campion est également reparti avec le Carrosse d’or de la Quinzaine des réalisateurs pour l’ensemble de son œuvre en 2013, et le Prix Lumière en 2021. Son dernier film Power of the Dog a obtenu le Lion d’argent, le BAFTA, l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure réalisation en 2022.

Dès son premier film en tant que réalisatrice, Sweetie (1989), Jane Campion a imposé son style singulier et inimitable. Plus de trente ans plus tard, la valeur et l’excellence de son travail demeurent intacts. Jane Campion a su maintenir une véritable complexité dans son travail artistique, tissant un dialogue subtil avec le public et avec l’industrie cinématographique, sans jamais compromettre sa vision ni ses ambitions artistiques”, a déclaré Giona A. Nazzaro, directeur artistique du Festival de Locarno, dans un communiqué. Sur la Piazza Grande de Locarno, seront projetés également deux des films les plus connus de Campion, sélectionnés par la réalisatrice elle-même pour cet hommage : son long métrage de 1990 Un ange à ma table et son succès mondial La leçon de piano.

“Sky Dome 2123”, une grande fresque post-apocalyptique et écologiste

23 avril 2024 à 12:07

Premier long-métrage d’animation d’un duo hongrois, le réalisateur Tibor Bánóczki et la réalisatrice Sarolta Szabó, Sky Dome 2123 nous donne à voir la Terre gagnée par une sécheresse totale, dans une nouvelle Budapest qui évolue sous un ciel de plastique et où toute personne âgée de plus de 50 ans doit mourir pour être changée en arbre. La grande fresque post-apo fait ainsi le portrait d’un couple ordinaire confronté soudain à un grand dilemme, entre questions écologiques et métaphysiques, quand Nóra décide de procéder à sa transformation alors qu’elle n’a que 32 ans. 

Sky Dome 2123 pose ainsi esthétiquement la question de l’hybridité pour l’avenir : la race humaine pourrait-elle se métamorphoser en toute autre chose et assurer sa pérennisation ? Il ose esquisser l’hypothèse selon laquelle il ne serait pas nécessaire de préserver l’humanité dans sa forme originelle, avec une gigantesque mutation qui marquerait un nouveau cycle de l’évolution. Un glissement de forme qui prend sens avec l’esthétique si particulière du film. À mi-chemin entre les prises de vues réelles et l’animation, Sky Dome 2123 est le résultat d’un travail de rotoscopie poussé, où l’on re-dessine par-dessus les comédiens et comédiennes en chair en os, et où s’opère un frottement visuel qui provoque parfois comme des vertiges. 

Promesses

S’il convoque une tradition de l’animation en 2D (organique, des matières qui vibrent, impures), le film y mêle une grande froideur numérique (de gigantesques à-plats denses et profonds). C’est ainsi que le road trip s’épanouit dans de grands espaces, principalement des ruines et des déserts, dans un monde futuriste qui s’est fait larguer par la nature elle-même. Un monde au bord de l’asphyxie, littéralement. C’est ce qui touche le plus dans le film : comment l’animation numérique, virtualité suprême, tente de s’accrocher à une forme de réalisme. L’image animée devient le moyen de se reconnecter à la nature, mais sous une autre forme. Sky Dome 2123 serait un film de géologue transformiste, où les corps des époux nus, dans des lacs coincés entre les montagnes, se baignent comme de nouvelles promesses. Comme des humains qui ne sont plus des humains. 

Sky Dome 2123, de Tibor Bánóczki et Sarolta Szabó, en salle le 24 avril

“Un jeune chaman”, la rencontre réussie du sacré et du profane

23 avril 2024 à 11:44

À l’intérieur d’une yourte sombre, une silhouette vêtue d’un costume à franges et d’un masque couvrant le visage surmonté de yeux peints danse et tape contre un tambour. Cigarette à la bouche, la voix caverneuse du chaman est en train d’invoquer les esprits. Quelques minutes plus tard alors que la cérémonie s’est close, on découvre que derrière le masque se cache le jeune visage d’un adolescent. Zé, 17 ans, est à la fois un garçon rempli d’un esprit ancestral et un écolier studieux rêvant d’ascension sociale. Mais bientôt la découverte de ses sens et surtout la rencontre avec Maralaa vont perturber ce quotidien bien en place.

La jeune cinéaste mongole Lkhagvadulam Purev-Ochir mène avec une grande sensibilité cette quête d’identité et de spiritualité de ce jeune homme tiraillé entre ses croyances, son premier amour et un système scolaire d’une grande violence. À la grande cruauté répressive de l’institution écolière, le film lui répond de belles explorations d’une rébellion adolescente qui a soif de liberté (une fugue pendant un cours de sport, une coloration de cheveux ou une escapade en boîte de nuit).

Alchimie

Pourtant, dans le parcours de son protagoniste, le film n’oppose jamais la modernité et la tradition. Le personnage de Zé semble ainsi autant mû par la spiritualité que par les pulsations sensibles et organiques d’un corps en puberté. C’est dans cette alchimie, ce gracieux point de jonction qu’Un jeune chaman organise cette belle rencontre du sacré et du profane.

Ne basculant jamais dans le merveilleux ou le réalisme magique, la caméra de Purev-Ochir parvient à saisir lors de vibrants silences, de longs temps morts, quelque chose de l’ordre de l’indicible. Film de rencontre et de tissage plutôt que d’opposition, Un jeune chaman trouve dans ces images un naturalisme empreint d’une spiritualité intensément magnétique.

Un jeune chaman de Lkhagvadulam Purev-Ochir Au cinéma le 24 avril

Dans “Notre monde”, Luàna Bajrami filme une jeunesse kosovare à la soif de liberté empêchée

22 avril 2024 à 10:00

“Inutile de rêver, l’Occident ne va pas arriver pour tout régler. Ne vous bercez pas d’illusions.” Sur les images d’un vieux caméscope, les mots issus d’un discours politique viennent rompre la joie complice de deux fillettes. Le plan suivant les transforme en deux jeunes femmes de fiction, l’une en rose, l’autre en bleu, code couleur binaire comme pour jouer malicieusement de leurs différences et complémentarité. Nous sommes dans un village reculé du Kosovo, en 2007, pays d’origine de la cinéaste et actrice Luàna Bajrami qui y a vécu jusqu’à ses 7 ans.

Notre monde, son deuxième long métrage, a à peine commencé que déjà les deux amies, âmes sœurs, fomentent leur départ clandestin pour fuir le patriarcat et les mariages qui pleuvent autour d’elles, s’installer en ville, s’inscrire à l’université et peut-être vivre la vie dont elles rêvent. Un trajet narratif vieux comme le monde, source d’un corpus infini,dont Bajrami a la bonne idée de s’emparer sans consentir au fantasme qu’il occasionne, celui d’une libération soudaine et éclatante.

Si le changement de cadre vient offrir aux deux protagonistes un élan de liberté et la découverte fascinée d’un monde inconnu (celui d’étudiant·es en lutte dans une ère chaotique, à l’aube de l’indépendance du pays), Notre monde n’a pas l’euphorie de cette révélation ; il est même, à l’inverse, comme assommé par une gueule de bois généralisée. Celle-ci fait évidemment état d’un pays en pleine transition, mais le film a cette qualité de faire régner à l’intérieur de sa fiction le sentiment d’une fuite permanente (celle des filles d’abord, celle des profs délaissant les bancs de l’université), qui confère à l’ensemble un halo fantomatique, fané comme un vieux souvenir.

La vitalité de la jeunesse que La Colline où rugissent les lionnes (2021), premier long de la cinéaste, reproduisait jusqu’à en singer l’ADN furieux, se trouve ici plus qu’empêchée, détournée de ses envies, prête à regretter, sous le coup de l’autorité et de la violence d’État, ce qu’elle s’était pourtant autorisée à rêver. À Luàna Bajrami d’acter cette vaste désillusion sans admettre la défaite.

À la formule autoritaire du début, la réalisatrice d’à peine 23 ans répond par la négation et offre, dans un ultime plan, un miroir d’elle-même, et l’affirmation de son devenir-cinéaste comme garantie de ce rêve.

Notre monde de Luàna Bajrami, avec Albina Krasniqi, Elsa Mala, Don Shala (Kos., Fr., 2023, 1 h 25). En salle depuis le 24 avril.

Judith Godrèche, MeToo et le cinéma : ces acteurs qui acceptent (enfin) de parler

16 avril 2024 à 17:00

“Depuis quelque temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas.” Cette phrase prononcée par Judith Godrèche sur la scène de la 49e cérémonie des César résonnait toujours une fois la soirée terminée. Car son discours eut bien peu d’échos durant le reste de la soirée. Quasiment aucune parole masculine publique pour apporter un soutien à l’actrice-réalisatrice, que ce soit avant, pendant ou depuis la cérémonie. Ce silence des hommes sur les violences et le harcèlement sexistes et sexuels (VHSS) dans le milieu du cinéma devient assourdissant. C’est pour le briser que nous avons demandé à une trentaine d’acteurs du cinéma d’auteur français de s’exprimer sur la vague MeToo qui arrive enfin sous nos latitudes.

De l’absence de réponse au refus non justifié, en passant par la frilosité à se politiser sur ce sujet ou le manque de temps, le malaise de la plupart des acteurs est palpable. Seuls six d’entre eux ont accepté de répondre, avec, il faut le souligner, un vrai souci de précision dans leur parole et un investissement non feint : Melvil Poupaud, Niels Schneider, Reda Kateb, Jérémie Renier, Corentin Fila et Nahuel Pérez Biscayart.

“Nous avons tous quelque chose à nous reprocher”

Pour Melvil Poupaud, c’est “un sujet très sensible chez les hommes, comme chez les femmes ; pas facile pour une personne victime d’abus – et il y en a chez les garçons plus qu’on ne peut l’imaginer – d’oser parler ; délicat pour ceux qui n’ont pas la conscience tranquille d’oser faire leur examen de conscience, voire des excuses, voire des aveux. Sans parler de ceux qui risquent gros…Nous avons tous quelque chose à nous reprocher, de la mauvaise blague à des faits bien plus graves. Il faut du courage pour parler de ce qu’on a subi ; il en faut aussi pour reconnaître ses fautes”.

Si Nahuel Pérez Biscayart (la révélation de 120 Battements par minute) évoque la difficulté à “rompre une forme d’allégeance à la masculinité”, tous s’accordent pour témoigner de leur admiration devant le courage et la force des prises de parole de Judith Godrèche. Pour Niels Schneider, “on est arrivé à un moment où la société ne veut plus des VHSS. C’est important que les acteurs, et plus largement les hommes, écoutent et encouragent ces prises de parole dans un premier temps, puis expriment leur soutien par une parole privée, mais aussi médiatique quand cela est nécessaire et réclamé par les premières concernées”.

“J’ai le sentiment que nous, les hommes, avons plus de mal à nous investir dans une cause lorsque nous ne nous sentons pas directement concernés” Jérémie Renier

Tandis que Jérémie Renier observe chez la plupart des hommes une plus grande difficulté à être sensibilisé sur ce sujet : “Je le vois même à travers mon implication dans Cut, une association qui promeut la transition écologique du secteur du cinéma : c’est une majorité de femmes qui s’engagent sur ces questions. Que ce soit les VHSS ou l’écologie, j’ai le sentiment que nous, les hommes, avons plus de mal à nous investir dans une cause lorsque nous ne nous sentons pas directement concernés. Nous avons collectivement une marge de progression sur nos capacités d’écoute et d’engagement.”

Des éducations féministes

La dialectique du privé et du public semble au cœur du soutien des hommes. En plus d’un indispensable mais souvent douloureux examen de conscience, les acteurs prêts à soutenir la parole des actrices ont souvent à leurs côtés une femme engagée sur ces questions, que cela soit une compagne, une fille ou une mère qui a participé à leur éducation féministe. Il s’agit aussi d’hommes dont le parcours est marqué par une mise à distance des clichés liés au patriarcat.

“Si je suis sensible à ces questions, c’est aussi parce que je ne me suis jamais reconnu dans une forme de masculinité hégémonique. J’ai très tôt trouvé ça assez archaïque de devoir réserver la douceur, la tendresse et le soin au genre féminin. Cette binarité n’a, pour moi, pas de sens”, nous dit Niels Schneider.

“Il s’agit simplement de protéger la moitié de l’humanité d’agressions graves” Reda Kateb

De son côté, Corentin Fila, César du meilleur espoir masculin pour Quand on a 17 ans en 2016, revendique l’influence de sa compagne, l’actrice Daphné Patakia, cofondatrice de l’ADA (Association des acteur·rices), dans son éveil sur ces questions : “Elle a fait mon éducation et m’a permis de prendre conscience du caractère systémique de ces violences, des liens avec d’autres formes de discriminations comme le racisme et des ravages en matière de troubles et de pathologies chez les victimes. Je lui suis énormément reconnaissant pour cela. À son contact, j’ai pris conscience des comportements problématiques que j’ai pu avoir par le passé et j’ai réalisé que chaque homme est conditionné à être un potentiel agresseur.” Melvil Poupaud rend quant à lui hommage à sa fille, “très concernée par ces causes, et qui a (re)fait [son] éducation” : “Sans elle, je serais un encore plus gros boomer !”

Être un allié consiste notamment pour Reda Kateb à “choisir consciencieusement ses collaborateurs et collaboratrices en plaçant l’éthique au centre”, à militer pour généraliser la présence de référent·es VHSS sur les plateaux et de coordinateur·rices d’intimité sur les scènes de sexe “pour travailler dans un climat sain et rassurant pour tout le monde” et, enfin, à récuser le terme de “chasse aux sorcières, alors qu’en fait il s’agit simplement de protéger la moitié de l’humanité d’agressions graves”.

Des collaborations problématiques

Alors, que se passe-t-il lorsqu’on fait remarquer aux acteurs ayant accepté de répondre qu’ils ont travaillé avec des cinéastes accusés d’agressions ou de harcèlement sexuels, que cela soit Woody Allen (Melvil Poupaud et Niels Schneider), André Téchiné (Nahuel Pérez Biscayart et Corentin Fila), Benoît Jacquot (Nahuel Pérez Biscayart et Niels Schneider) et Roman Polanski (Melvil Poupaud) ?

Il y a ceux qui affirment en toute bonne foi qu’ils n’étaient pas au courant à l’époque du tournage, ceux qui revendiquent le fait de ne pouvoir se substituer à la justice et ceux qui jugent le sujet trop complexe pour motiver leur décision en quelques mots. Complexe, le sujet l’est assurément, les faits reprochés et les situations judiciaires de chacun des cinéastes étant tous différents.

“Je n’ai rien remarqué de particulier sur le tournage. Cependant, avec ce que je sais aujourd’hui, ce que raconte le film m’interroge” Nahuel Pérez Biscayart

Comme le souligne Niels Schneider : “Il est important de laisser aussi la possibilité d’une rédemption, dans certains cas et selon la gravité des faits, sans parler de justice, car la façon dont la justice peine à condamner les agresseurs est un autre débat tout aussi important. Mais le préalable à toute rédemption, c’est la reconnaissance de la souffrance infligée aux femmes. Le fait d’accepter que, non, ce n’était pas rien, qu’au contraire, c’est très grave. La négation de la parole des femmes est insupportable et pourtant quasi systématique. C’est à cet endroit que la révolution que nous vivons se joue.”

D’autres se désolidarisent des cinéastes en question ou mettent en perspective leur œuvre avec les accusations dont ils font l’objet. “Quand j’arrive sur le tournage du film de Benoît Jacquot, je ne parle pas un mot de français., se souvient Nahuel Pérez Biscayart. Je comprends assez vite que l’actrice principale du film, Isild Le Besco, a été en couple avec le cinéaste. Mais je n’ai rien remarqué de particulier sur le tournage. Cependant, avec ce que je sais aujourd’hui, ce que raconte le film m’interroge.

J’y joue une sorte de sauvage qui ensorcelle le personnage d’Isild pour l’amener à lui. Pour moi, le film parle clairement du consentement : est-elle avec mon personnage parce qu’elle le veut ou parce qu’elle est sous emprise ? Quant à Téchiné, avec qui j’ai fait un film qui va sortir, je lui reproche des choses qui n’ont rien à voir avec les VHSS. Il a été méprisant et violent verbalement avec moi. J’ai dû mettre un frein à son comportement.”

La fin de l’impunité sur les plateaux ?

Pour Jérémie Renier, signataire comme Nahuel Pérez Biscayart d’une tribune contre le sexisme dans le cinéma français lors du dernier Festival de Cannes, apporter son soutien à la cause des femmes passe aussi par le choix d’incarner de nouveaux récits : “En choisissant de faire un film comme Slalom de Charlène Favier, où je joue un coach de ski qui exerce une emprise et abuse sexuellement de son élève, il y a, entre autres, le désir de participer à l’ouverture d’un nécessaire débat sur ces questions.

Tous ont vu ou entendu des histoires de harcèlement ou d’agressions durant leur carrière, comme l’affirme Nahuel Pérez Biscayart : “Depuis cinq ans, j’entends des histoires qui me glacent le sang. L’abus de pouvoir des cinéastes et des producteurs en France est très grave. Tout le monde est au courant. Ce que nous savons aujourd’hui n’est que la partie émergée de l’iceberg.” Alors comment réagir ?

“Ce qui est révoltant, c’est que le cinéma ait servi à certains de couverture à des comportements qui n’ont rien à voir avec de l’art” Niels Schneider

“Il est arrivé que j’apprenne que plusieurs actrices avaient été agressées par un acteur avec qui je devais tourner. J’ai prévenu le producteur que s’il se passait le moindre problème sur le tournage, je quitterais le projet”, affirme Niels Schneider. Corentin Fila nous confie qu’en 2018, il a “été témoin des attouchements auxquels s’est livré un chef opérateur libidineux d’une cinquantaine d’années sur une actrice de 17 ans. Personne n’a rien fait, je n’ai rien osé dire, ce serait différent aujourd’hui”.

Quant à l’impunité particulière dont jouissent les auteurs de VHSS en France, tous s’accordent à dire qu’il existe particulièrement chez nous une confusion entre liberté créatrice et abus de pouvoir : “Ce qui est révoltant, c’est que le cinéma ait servi à certains de couverture à des comportements qui n’ont rien à voir avec de l’art”, dit Niels Schneider, tandis que selon Reda Kateb, “la pire période va des années 1970 aux années 1990. Durant cette période, il y a eu une vague d’abus dont la presse était d’ailleurs complice. Abus dont ne sont pas seulement victimes les femmes d’ailleurs. Au-delà de la condition féminine, le débat mérite d’être aussi élargi à la protection des enfants et des personnes vulnérables”.

“Un système d’allégeance et de complicité envers les agresseurs”

Pour Nahuel Pérez Biscayart, “il y a une grande confusion entre le travail et la vie intime en France. C’est arrivé qu’après que j’ai décroché un rôle, le réalisateur m’écrive pour réclamer qu’on se mette au travail et qu’on s’aime, comme si ça allait de pair. Il n’y a qu’en France que l’expression ‘on ne peut plus rien dire’ est si populaire. Je crois que ces personnes confondent liberté d’expression et privilèges. Il n’y a aussi qu’en France qu’on parle de ‘la grande famille du cinéma’.

Quand on sait à quel point les VHSS sont d’abord intrafamiliales, ce terme est révélateur et symbolise bien le système d’allégeance et de complicité envers les agresseurs, système dont le CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée] fait partie en conservant à sa tête un président accusé d’agression sexuelle par son filleul. En tant qu’hommes, nous avons comme devoir d’écouter et de croire la parole des femmes, d’être solidaires de leur combat. J’essaie pour ma part de tisser un réseau de tendresse et de bienveillance avec les gens avec qui je travaille. Il faut faire comprendre aux agresseurs qu’il y a de moins en moins de complices de leurs actes”.

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