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“It All Comes Down to This” : le postpunk de A Certain Ratio n’a rien perdu de sa force

16 avril 2024 à 09:38

Si, pour beaucoup de musicien·nes, la pandémie a intimé le silence et obligé à une remise en question, A Certain Ratio semble avoir regoûté à la vie d’artiste. Depuis sa création en 1977, le groupe de Manchester a eu plusieurs existences et autant d’absences.

Son statut de pionnier du postpunk, avec sa facilité à embrasser groove et froideur, polyrythmie et ambiances martiales, lui a valu d’être redécouvert au début des années 2000. Mais, depuis 2020, ACR enchaîne les albums (trois de suite) comme s’il connaissait une nouvelle jeunesse.

Un bouillonnement d’idées qui balaie les genres

Pour It All Comes Down to This, les trois survivants des débuts, Jez Kerr, Martin Moscrop et Donald Johnson, n’ont voulu l’aide de personne, peut-être en réaction au casting généreux du précédent, 1982.

L’alchimie entre les trois multi-instrumentistes saute aux oreilles, et on ne pourra leur reprocher de manquer d’envie ou d’idées. Au contraire, les Mancuniens balaient comme d’habitude les genres – funk ombrageux, cold wave bouillante ou pop arty – avec une force de frappe enviable.

Requinqué par les maux de l’époque, le trio semble avoir gagné en mordant

Le courtisé producteur Dan Carey (Fontaines D.C., Squid, Wet Leg) a sans doute joué un rôle important dans le son de ce douzième album, à la fois compact et plein de reliefs. Requinqué par les nombreux maux de l’époque, le trio mancunien semble même avoir gagné en mordant.

Les beats de Donald Johnson claquent, la voix et la basse de Jez Kerr tonnent et, tout en alignant les riffs de guitare incisifs, Martin Moscrop amène avec sa trompette une touche free jazz décapante.

It All Comes Down to This (Mute/PIAS). Sortie le 19 avril.

Château Flight rouvre les portes de son electro ludique et farceuse

9 avril 2024 à 07:00

“Ce n’est pas l’album du ‘retour’ vu que nous n’avons jamais arrêté de produire de la musique ensemble. Simplement, nous ne l’enregistrions pas. Cette fois-ci, nous l’avons fait.” Gilbert Cohen, dit Gilb’R, et Nicolas Chaix, alias I:Cube, font désormais partie, comme d’autres membres de la génération French Touch (Étienne de Crécy, Air, les ex-Daft, Arnaud Rebotini…) des vétérans de la musique électronique française.

Leur parcours d’épicuriens érudits les a tenus à distance des carrières trop droites et évidentes à la Guetta et ses grosses ficelles. En 2000, Puzzle, le premier album de Château Flight, soulignait déjà l’éclectisme de leurs ambitions et leur volonté ardente de picorer dans tous les styles – de la house au jazz en passant par le hip-hop.

“Jouer de la musique électronique doit être une activité joyeuse

DJ passionnés et remixeurs recherchés, les deux zébulons n’ont jamais mis de hiérarchie dans leurs envies, ni posé de cordon VIP infranchissable entre leurs désirs d’expérimenter joyeusement et de peupler le dancefloor. En plus de deux décennies, parfois ensemble mais le plus souvent séparément, ils n’ont pas dérogé à cet état d’esprit transversal, à la fois fureteur et funky. Leurs derniers disques en solitaire, On danse comme des fous (2021) de Gilb’R et Eye Cube (2023) de I:Cube, les montraient animés des mêmes (bonnes) intentions.

La Folie Studio, successeur inattendu survenant vingt ans après The Meal, confirme que le tandem de pirates farceurs ne s’assagit pas. Au contraire, le pavillon qu’il hisse pour annoncer la couleur – celle de la pastèque qui figure sur la pochette ? – symbolise leur démarche, curieuse mais toujours ludique. “Jouer de la musique électronique doit être une activité joyeuse, fun, et vous faire du bien, prévient Château Flight. Le studio n’est pas un sanctuaire mais un endroit à vivre.”

C’est bien ce que l’on ressent à l’écoute de ces neuf morceaux voyageurs conçus par les deux inséparables comparses qui n’ont pas besoin des Stratégies obliques, le jeu de cartes de Brian Eno, pour s’amuser en créant. Les dansants Fordizm et Allô ?, avec ses rires déformés et la guitare de Jonny Nash, ou l’appel à la transe Mange cohabitent ici sans problème de voisinage avec le rêveur Clair de lune à Mykonos (long de 12 minutes !) et l’atmosphérique Esika Molimo Ezali, où se manifeste la voix du musicien congolais Bony Bikaye. De la folie douce signée Château Flight.

La Folie Studio (Versatile/Word and Sound). Sortie le 12 avril.

Sur “Ohio Players”, The Black Keys s’abandonnent aux joies du groove

4 avril 2024 à 10:00

En donnant à son douzième album le nom d’un groupe funk culte, The Black Keys a annoncé la couleur musicale et placé les potards dans le groove, loin de la monochromie relativement grise du précédent, Dropout Boogie (2022). Le refrain extatique les bras en l’air du premier single conçu avec Dan the Automator, Beautiful People (Stay High), et le deuxième, une reprise onctueuse de I Forgot to Be Your Lover, tube sixties du chanteur soul William Bell, ont confirmé ce virage. C’est bien un état d’esprit festif qui règne ici.

Inspirés par des soirées passées à mixer des 45t, Dan Auerbach et Patrick Carney sont partis du principe que plus on est de fous, plus on vibre. Une session avec Noel Gallagher au studio londonien de Toe Rag a été très fructueuse (l’entêtante Britpop de On the Game). Toutefois, le tandem de l’Ohio s’est encore plus amusé avec son compatriote Beck.

Un finale explosif

Actif sur la moitié de l’album et fan de la première heure, le chanteur californien imprime indéniablement sa signature à Ohio Players – de This Is Nowhere, chanson d’ouverture évoluant dans un territoire hybride qui lui est familier, au très remuant Paper Crown (avec le rappeur Juicy J). En finale explosif, Everytime You Leave, toujours avec Beck mais aussi la patte de Greg Kurstin, faiseur de tubes pour Adele, donne simplement envie de mettre en boucle cet Ohio Players ultra-énergique.

Ohio Players (Nonesuch/Warner). Sortie le 5 avril.

“Let the Monster Fall ”, après le jazz, Thomas de Pourquery se lance une pop brillante

27 mars 2024 à 16:27

Insaisissable, Thomas de Pourquery incarne une sorte d’enfer pour les puristes coincé·es du cul et un bonheur pour tous·tes les autres. Soufflé par la liberté du jazz à l’adolescence, il apprend à jouer du saxophone, intègre des formations prestigieuses comme l’Orchestre National de Jazz. Mais ce fan de Sun Ra – il lui a notamment rendu hommage il y a dix ans avec le sextet Supersonic – n’a jamais pu se cantonner à explorer une seule galaxie, si immense soit-elle.

Après les constellations

Showman, chanteur, il s’est vite rapproché des astres de la pop, d’abord en tant que compagnon des chansons des autres – Jeanne Added, Frànçois & The Atlas Mountains ou Oxmo Puccino – puis en écrivant les siennes, de plus en plus directes et solaires. En 2015, au sein du duo VKNG, il laissait éclater son potentiel pop funky, avant de sortir, après d’autres aventures sonores variées, un premier EP sensuel et euphorisant contenant notamment All The Love conçu avec Vladimir Cauchemar et Benjamin Lebeau de The Shoes. Let the Monster Fall constitue en toute logique l’étape suivante, l’expression grandeur nature d’une vision chaleureuse et métissée portée par une voix de funambule soul.

Brillant de sincérité

À une époque trop souvent anxiogène, Thomas de Pourquery veut nous aider à chasser les idées noires et les démons, mais son positivisme n’est pas surjoué comme un livre de développement personnel. Sa démarche repose sur des compositions qui embrassent des mélodies et des paroles sincèrement romantiques – Soleil, en duo avec Clara Ysé, seul morceau en français, ou Rise Again, comme la rencontre entre Metronomy et TV on the Radio. S’il veut provoquer en nous des émotions fortes et nous transmettre de bonnes vibrations, il ne renonce pas à l’exigence musicale qui est la sienne.

Pour Let the Monsters Fall, il s’est entouré d’un groupe de pointures qui crée pour chaque morceau des arrangements oniriques (Dirty Love), onctueux, groovy ou atmosphériques (l’instrumental The Worm digne de la période Eno de Bowie). Avec une rythmique constituée des fidèles Sylvain Daniel et David Aknin, respectivement bassiste et batteur, la présence d’Akemi Fujimori aux claviers, d’Étienne Jaumet (Zombie Zombie) au saxophone et synthé, il brille comme jamais il n’avait encore brillé.

Let the Monster Fall de Thomas de Pourquery (Animal 63/Believe). Sortie le 29 mars.

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